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Retour aujourd'hui sur notre rubrique dédiée à l'étude des différences
entre vision chrétienne et vision musulmane... Avec un titre pour lequel il me faut tout d'abord expliquer le choix des termes.
Sera ici désignée comme "vision cyclique" toute vision considérant la vie comme une sorte d'éternel retour, le temps comme un cercle, ou une spirale... Liée à cette réalité terrestre qu'est le cycle des saisons, ou celui de l'alternance entre le jour et la nuit, on la retrouve dans toutes les cultures -telle celle des Mayas dont le calendrier vénusien (le compte long) est si médiatisé en ce moment du fait de l'approche de la fin du cycle actuel (dans 8 jours pour certains, le 21 décembre 2012 pour beaucoup, et en 2116 pour d'autres). Au sein de la Bible, c'est une vision que nous retrouvons dans le livre de l'Ecclésiaste : Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil (Qo I, 9). C'est également la conception de la prophétie que l'on trouve en l'Islam, nous y reviendront. Mais ce n'est finalement pas la conception chrétienne du temps.
Pour cette conception chrétienne, certains parlent de "vision linéaire" -par opposition à la "vision
cyclique/circulaire". Car même si, "puisque ce sont nos crimes qui ont fait subir à Notre-Seigneur Jésus-Christ le supplice de la croix, à coup sûr ceux qui se plongent dans les
désordres et dans le mal crucifient de nouveau dans leur cœur, autant qu’il est en eux, le Fils de Dieu par leurs péchés et le couvrent de confusion" (Catéchisme de l'Eglise, §598), l'événement considéré par les chrétiens comme historique de la mort et de la résurrection de Jésus
est ainsi, de leur point de vue, un événement unique, tel un point sur une ligne : "Nous avons été sanctifiés par l'offrande du corps de Jésus Christ, faite
une fois pour toutes" (He X, 10).
De ce point de vue découle la lecture de la Bible hébraïque comme une préparation à cet événement, selon une logique que nous avions déjà rencontré dans cette citation que je faisais de St Augustin : "Nous savons tous que l'Ancien Testament renferme les promesses des biens
temporels, et que c'est pour ce motif qu'il est ainsi appelé ; nous savons que la promesse de la vie éternelle et du royaume des cieux fait partie du Nouveau. Mais ces biens temporels étaient la
figure des biens futurs qui devaient nous être donnés, à nous qui vivons à la fin des temps". Il y a, de ce point de vue, une progression de l'humanité entre ce qui a précédé cet
événement central de la mort et de la résurrection du Christ et ce qui a suivi.
Je préfère cependant parler de "vision téléologique" -du grec τέλος/télos, "le but" ; si le terme existait, j'aurais même aimé utiliser un préfixe tiré de σκοπὸς, terme employé par St Paul lorsqu'il déclare : "Je cours vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus Christ" (Ph III, 14). Car il y a dans le christianisme l'idée d'une humanité qui chemine vers un aboutissement dont Dieu seul connait la mesure, comme le montre cet argumentaire d'Irénée de Lyon dans une réfutation de toute doctrine de la réincarnation : "Lorsque sera complet le nombre des humains fixé d'avance par [Dieu], tous ceux qui auront été inscrits pour la vie ressusciteront, ayant leur propre corps, leur propre âme et leur propre Esprit en lesquels ils auront plu à Dieu ; quant à ceux qui seront dignes de châtiment, ils s'en iront le recevoir, ayant eux aussi leur propre âme et leur propre corps en lesquels ils se seront séparés de la bonté de Dieu. Et les uns et les autres cesseront d'engendrer et d'être engendrés, d'épouser et d'être épousés, afin que l'espèce humaine, étant parvenue à la juste mesure fixée d'avance par Dieu et ayant atteint sa perfection, conserve l'harmonie reçue du Père" (Contre les Hérésies, Livre II, chap. V). Et, d'ici-là, "la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l'enfantement" (Rm VIII, 22)
Venons-en maintenant comme promis à l'Islam. En introduction de l'article que je mentionnais plus haut, je citais un
auteur musulman qui déclarait : "Il y a une seule religion, celle d’Abraham, basée sur la croyance en un Dieu Unique et désignant Satan comme le seul ennemi de l’Homme. Cette religion a
malheureusement été accaparée ou privatisée par les Juifs et déformée par les Chrétiens. Il a fallu donc un dernier message pour rétablir la vérité de cette religion" ; et ce même auteur
d'ajouter plus bas : "Les Prophètes depuis Noé jusqu’à Muhammad en passant par Abraham, Jacob, Isaac, Moïse, Jésus, tous avaient prêché le même credo" (Ahmad Simozrag, Apostasie par Ignorance, 3.1)
Nous avons déjà rencontré cette conception dans l'article inaugurant notre étude comparative entre prophète
"biblique" et Prophète "coranique" ; mais nous n'avions pas été au bout de ses conséquences. Tel est notre objectif dans le présent article.
La conception commune en Islam, que nous avons illustrée ci-dessus, est donc de considérer que tous les prophètes ont
prêché la même religion. Une religion originelle, comme nous l'expliquais Ibn Taymiyya en citant ce passage coranique
: Et quand ton Seigneur tira une descendance des reins des fils d'Adam et les fit témoigner sur eux-mêmes : "Ne suis-Je pas votre Seigneur?" Ils
répondirent : "Mais si, nous en témoignons..." (Coran VII, 172). Toute mission prophétique n'est alors qu'un rappel de ce pacte antérieur à la Création : Est-ce que vous vous étonnez qu'un rappel vous vienne de votre Seigneur à travers un homme issu de vous, pour qu'ils vous avertisse ? (Coran VII, 63). Et les
différences entre les religions humaines n'ont qu'une origine : "la plupart des anciens se sont égarés" (Coran XXXVII, 71) ; "ceux qui ont mécru ont inventé ce mensonge contre Dieu" (Coran V, 103).
La méfiance islamique face à l'innovation se retrouve ainsi dans des hadiths tels que le célèbre "Celui d’entre vous qui vivra verra une
grande divergence de vues. Mais attachez-vous alors à ma Sunna et à celle des califes bien guidés. Cramponnez-vous y. Méfiez-vous des pratiques innovées car toute innovation conduit à
l’aberration" (Ahmad et at-Tirmidhi). Le prophète de l'Islam est considéré comme le
dernier prophète, ayant ouvert le dernier cycle de l'humanité, par un dernier rappel de la religion originelle dont les humains ne cessent de s'écarter depuis l'aube des temps.
Nous voici enfin face à la difficulté majeure sur ce sujet entre chrétiens et musulmans. Je vais l'aborder du côté
chrétien, avec une citation qui fait scandale depuis son emploi par Benoît XVI lors de son discours dit depuis "de Ratisbonne" :
"Montre moi ce que Mahomet a apporté de nouveau et tu ne trouveras que du mauvais et de l'inhumain Dieu ne prend pas plaisir au sang, dit-il, et ne pas agir selon la raison est contraire à la
nature de Dieu". Contrairement à ce que je lisais encore sur un forum
hier, Benoît XVI n'a pas "fait sienne l'obscure citation du XIVème siècle attribuée à l’Empereur Miguel II Paleologos et qui critique «l’œuvre malfaisante» du Prophète de
l’islam" mais bien la remarque finale, but de son discours si on a l'honnêteté de le lire sans préjugés, déclarant que "ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de
Dieu". Mais si j'y reviens, pour ma part, c'est plutôt pour la déclaration initiale : "Montre moi ce que Mahomet a apporté de
nouveau"... Or nul musulman ne considère que son prophète avait à apporter une quelconque nouveauté !
Et lorsque l'on lit chez un polémiste chrétien pensant avoir un argument fort contre les musulmans : "tu ne connais pas le sacerdoce, tu n'as ni grâce, ni temple, ni
guérison de l'âme et du corps, ni chant de psaumes" (Barthélémy d'Edesse,
Réfutation d'un Agarène), on ne peut manquer d'imaginer une réponse authentiquement musulmane qui rétorquerait : "Ce que je n'ai pas et que tu as, c'est ce que Dieu n'avait pas
agréé et que ceux qui ont mécru ont innové"
Inversement, ce que l'interlocuteur musulman aura souvent du mal à comprendre, c'est le point de vue chrétien suivant : "Nous savons aussi, de manière plus précise, ce en vertu de quoi une parole appelle logiquement la forme de la révélation : il faut que cette parole offre à la fois une nouveauté radicale par rapport aux paroles antérieurement entendues (...) et un surcroît radical par rapport à ce que l'homme peut découvrir et dire par ses seules forces (...) Demandons-nous donc : qu'apporte l'islam de nouveau par rapport au judaïsme et au christianisme ?" ; et cette incompréhension fera qu'il ne pourra alors pas comprendre cette conclusion du même auteur : "Ainsi, sur l'essentiel, à la question qu'apporte l'islam de nouveau par rapport au judaïsme et au christianisme, il n'est pas possible de répondre autre chose que : absolument rien" ...Car cette conclusion disqualifiante au yeux du chrétien qui l'a écrite serait au contraire un argument probant pour le musulman qui la lirait.
Autant dire que le dialogue de sourd risquerait de durer encore longtemps...
Merci pour ces précisions, je ne connaissais pas cette différence importante entre nos deux mondes.
On focalise souvent sur d'autres différences... Mais je trouve que celle-ci a également son importance.