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Les catholiques affirment que "les livres inspirés enseignent la vérité" ( Catéchisme de l'Eglise §107) ; de la même façon, les musulmans voient dans le Coran "le Livre
avec la vérité" (Coran II, 213). Et des deux côtés, nous trouvons des affirmations sur l'autre telles que "ils ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge" (Rm I, 25) ou "ils traitent de mensonge la vérité quand celle-ci leur vient. Mais ils vont avoir des nouvelles de ce
dont ils se moquent" (Coran VI, 5)
Si on en reste à cette dichotomie vérité/mensonge présente dans les textes tant des musulmans que des chrétiens, autant dire que le dialogue est clôt avant même d'avoir débuté. Comment donc, selon l'esprit de cette rubrique, trouver une voie plus constructive sans pour autant renier ce qui est écrit ?
Revenons sur le récent discours de Benoît XVI au Bénin. Il y déclarait notamment que "le vrai dialogue interreligieux rejette la vérité humainement égocentrique, car la seule et unique vérité est en Dieu". Nous avions vu dans un précédent article qu'il nous fallait prendre en compte le filtre déformant de notre propre subjectivité... Cette "vérité humainement égocentrique", n'y sommes-nous pas lorsque nous oublions ce filtre qui nous limite ? Filtre contre lequel un catholique est en droit de se croire en partie protégé par la tradition de "l'Eglise du Dieu vivant, colonne et soutien de la vérité" (1 Tim III, 15). Mais en partie seulement... Et on ne peut exiger d'un non-catholique qu'il adhère à cette croyance. Tout comme un sunnite est en droit de voir une garantie dans le hadith "ma communauté ne s'accordera jamais sur l'égarement" tout en voyant les limites de cette garantie, tant vis-à-vis de lui-même que vis-à-vis de celui qui ne croit pas à cet adage.
Dans ce même discours, Benoît XVI poursuit avec cette évidence du croyant monothéiste : "Dieu est la Vérité" ; un musulman ne dirait pas autrement, puisqu'une telle formule se retrouve dans le Coran : "Allaha Huwa Al-Ĥaqqu" (Coran XXII, 62). Ce qui revient à reconnaître que la vérité pleine et entière nous dépasse. D'ailleurs, ce même Catéchisme que nous citions poursuit avec l'afffirmation selon laquelle "les livres de l’Ecriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu voir consignée pour notre salut" ...Affirmation qui peut aussi être lue ainsi : l'Ecriture n'enseigne que ce dont nous avons besoin ; un point de vue que nous avions déjà déduit d'une citation de Paul dans un autre article.
Nous ne savons pas tout. Comme le dit Paul, "notre connaissance est limitée et limitée notre prophétie" (1 Cor XIII, 9) ; un musulman pourra songer à ce rappel coranique : "on ne vous a donné que peu de connaissance" (Coran XVII, 85)
Connaissance-gnôsis-'ilm... N'est-ce pas un terme qui, si nous en restons à leur simple acceptation, et non aux développements des mystiques, peut nous aider à sortir de cette stérile dichotomie vérité-alêthéïa-hâqq / mensonge-pseudos-kadhab ?
Certes, choisir de croire en la Bible ou le Coran, c'est assumer des déclarations telles que "vous adorez ce que vous ne connaissez [oïdate] ; nous, nous adorons ce que nous connaissons [oïdamen], car le salut vient des Juifs" (Jn IV, 22) ou "je sais de Dieu ce que vous ne savez pas" (Coran VII, 62). Mais on y lit également des déclarations telles que "si quelqu'un s'imagine connaître [eïdenaï] quelque chose, il ne connaît [egnôken] encore comme il faut connaître [gnônaï]" (1 Cor VIII, 2) ou "lorsque leurs Messagers leur apportaient les preuves évidentes, ils exultaient des connaissances qu'ils avaient" (Coran XL, 83) ; à la mise en garde biblique "ne vous prenez pas pour des sages" (Rm XII, 16) répond l'avertissement coranique "au-dessus de tout homme détenant la science il y a un savant" (Coran XII, 76) ; et "votre Seigneur connaît mieux qui suit la meilleure voie" (Coran XVII, 84)
Si "notre connaissance est limitée" (1 Cor XIII, 9), si Dieu "connaît mieux" (Coran XVII, 84) et si l'homme n'a reçu "que peu de connaissance" (Coran XVII, 85), alors, quoi que nous sachions, l'essentiel est ailleurs...
Selon la Bible, il est une "voie par excellence" (1 Cor XII, 31) : "la connaissance [gnôsis] enfle, mais l'amour édifie" (1 Cor VIII, 1) ; "l'amour ne périt jamais" (1 Cor XIII, 8) ; "le but de cette injonction, c'est l'amour qui vient d'un coeur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère. Pour s'être écartés de cette ligne, certains se sont égarés en un bavardage creux ; ils prétendent être docteurs de la loi, alors qu'ils ne savent ni ce qu'ils disent, ni ce qu'ils affirment si fortement" (1 Tm I, 5-7). Un amour qui rejaillit dans nos actes : "il a pris en main la cause de l'humilié et du pauvre, et c'était le bonheur ! Me connaître, n'est-ce pas cela ? -oracle du SEIGNEUR (Jr XXII, 16)
Selon le Coran, "si Dieu avait voulu, certes Il aurait fait de vous tous une seule communauté. Mais Il veut vous éprouver en ce qu'Il vous donne. Concurrencez donc dans les bonnes oeuvres. C'est vers Dieu qu'est votre retour à tous ; alors Il vous informera de ce en quoi vous divergiez" (Coran V, 48) ; "Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entreconnaissiez. Le plus noble d'entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux. Dieu est certes Omniscient et Grand-Connaisseur (Coran XLIX, 13). Une piété ainsi définie : La bonté pieuse ne consiste pas à tourner vos visages vers le Levant ou le Couchant. Mais la bonté pieuse est de croire en Dieu, au Jour dernier, aux Anges, au Livre et aux prophètes, de donner de son bien, quelqu'amour qu'on en ait, aux proches, aux orphelins, aux nécessiteux, aux voyageurs indigents et à ceux qui demandent l'aide et pour délier les jougs, d'accomplir la Prière Rituelle et d'acquitter l'Aumône Légale. Et ceux qui remplissent leurs engagements lorsqu'ils se sont engagés, ceux qui sont endurants dans la misère, la maladie et quand les combats font rage, les voilà les véridiques et les voilà les vrais pieux ! (Coran II, 177)
En résumé, même si nous avons le droit de croire que la connaissance nous vient de Celui dont la Parole est Vérité (Jn XVII, 17 ou Coran VI, 73), nous ne pouvons oublier qu'elle n'est que partielle... Celui qui passe son temps à se poser en juge de l'ignorance de l'autre ne devrait pas oublier qu'il est lui-même ignorant face à l'omniscience divine. Et cette connaissance compte moins que la façon dont nous l'utilisons pour nourrir notre cheminement intérieur et notre action au service de l'autre qui est dans le besoin.
Une autre conséquence pourrait également nous apparaître : celui qui, face à nous, chemine vers notre Créateur dans le service de l'autre tout en ne se référent pas directement à cette connaissance que nous pensons détenir, n'est-il pas lui aussi, par l'authenticité de son vécu, un fragment de cet océan inépuisable du Savoir Divin ?
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