Samedi 14 janvier 2012 6 14 /01 /Jan /2012 07:35
Monstre.jpg   Entre Bible et Coran, reprenons le fil de notre lecture de l'histoire de Joseph. Nous avions vu dans un premier article comment, du point de vue biblique, Israël avait fait preuve de favoritisme envers Joseph : Israël aimait Joseph plus que tous ses autres enfants, car il était le fils de sa vieillesse, et il lui fit faire une tunique ornée (Gn XXXVII, 3). Nous allons retrouver cette "tunique de la discorde" dans la mise en scène à laquelle vons se livrer les frères de Joseph pour dissimuler à leur père ce qu'ils lui firent par jalousieAu moment où Joseph arriva près de ses frères, ils lui ôtèrent sa tunique, la tunique princière qu'il avait sur lui (...) Ils prirent la tunique de Joseph et, ayant égorgé un bouc, ils la trempèrent dans le sang. Ils envoyèrent porter la tunique princière à leur père et lui dirent : "Nous avons trouvé cela. Reconnais si c'est la tunique de ton fils ou non" Il la reconnut et s'écria : "La tunique de mon fils ! Une bête féroce l'a dévoré, Joseph a été mis en pièces !" Jacob déchira ses vêtements, mit un sac à ses reins et prit le deuil de son fils pendant de longs jours. Quand tous ses fils et ses filles vinrent pour le consoler, il refusa de se consoler car, disait-il, "c'est en deuil que je descendrai vers mon fils au séjour des morts" ; son père le pleura (Gn XXXVII, 31-35)
 
   Le récit de Flavius Josèphe est très similaire : "Après que Joseph eut ainsi été traité par ses frères, ils cherchèrent comment ils pourraient se mettre à l'abri des soupçons paternels ; ils songèrent à la tunique dont Joseph était revêtu quand il vint près d'eux et dont ils l'avaient dépouillé pour le faire descendre dans la citerne ; ils résolurent de la mettre en pièces, de la tacher de sang de bouc et d'aller la porter à leur père en lui donnant à croire que les bêtes avaient déchiré son fils. Ils firent ainsi et s'en vinrent auprès du vieillard, qui avait déjà eu connaissance du malheur de son fils, et lui dirent qu'ils n'avaient pas vu Joseph et ne savaient ce qui lui était advenu, mais qu'ils avaient trouvé cette tunique sanglante et lacérée, ce qui leur avait fait supposer qu'il était mort, surpris par les bêtes féroces, si toutefois c'était couvert de ce vêtement qu'on l'avait fait partir de la maison, Jacob, qui caressait l'espoir plus doux que son fils avait été vendu comme esclave, abandonna cette conjecture, songeant que la tunique était un témoignage manifeste de sa mort ; car il savait que Joseph en était vêtu quand il l'avait envoyé chez ses frères, et désormais il pleura l'enfant comme s'il était mort. Telle était son affliction qu'on l'eût cru le père d'un fils unique, ne trouvant aucune consolation dans les autres ; il se figurait qu'avant d'avoir pu rencontrer ses frères, Joseph avait été anéanti par les bêtes féroces. Il demeurait assis, couvert d'un cilice, appesanti dans son chagrin ; ni ses fils, par leurs exhortations, n'adoucissaient son humeur, ni lui-même ne parvenait à lasser sa douleur"
 
   Le Coran propose un récit très similaire... Si ce n'est la méfiance de Jacob vis-à-vis de ses fils : Et ils vinrent à leur père, le soir, en pleurant. Ils dirent : "Ô notre père, nous sommes allés faire une course, et nous avons laissé Joseph auprès de nos effets ; et le loup l'a dévoré. Tu ne nous croiras pas, même si nous disons la vérité" Ils apportèrent sa tunique tachée d'un faux sang. Il dit : "Vos âmes, plutôt, vous ont suggéré quelque chose... (Il ne me reste plus donc) qu'une belle patience ! C'est Dieu qu'il faut appeler au secours contre ce que vous racontez !" (Coran XII, 16-18)
 
   Dans ses Chroniques, Tabarî développe en ajoutant un point contredisant la Bible, mais sur lequel le Coran ne dit mot : "Les fils de Jacob, avant pris la chemise de Joseph, allèrent à l'endroit où se trouvaient leurs brebis, et ils en tuèrent une, dont ils firent couler le sang sur cette chemise qu'ils apportèrent le soir à leur père, et ils se mirent à pleurer, en disant : Nous avions placé nos vêtements à terre et nous nous étions éloignés pour courrir (...) Nous laissàmes Joseph avec nos vêtements, et le loup vint et le mangea. Mais toi, tu n'as pas de confiance dans ce que nous te disons, quoique nous te disions la vérité. On lit dans le Coran : Et ils vinrent avec sa robe sur laquelle était un sang mensonger. Les fils de Jacob montrèrent effectivement à leur père la robe de Joseph. Jacob vit qu'elle était ensanglantée ; mais, en la regardant, il s'aperçut qu'elle n'avait aucune déchirure. Le soupçon entra alors dans son cœur au sujet do ses enfants, et il leur dit : Le loup s'est montré plus bienveillant que vous envers Joseph, car il l'a mangé sans déchirer sa robe. Comment ce que vous dites pourrait-il être vrai ? Mais vous avez fait ce que vous vouliez. Pour moi, j'aurai recours à Dieu, et je prendrai patience. C'est ce qu'il y a de mieux à faire, car ni les discours ni les actions ne peuvent rien dans ce malheur"
   Bible et Coran s'accordent pour dire que Jacob/Israël va être inconsolable du malheur arrivé à son fils Joseph. Le récit coranique va même jusqu'à dire que ce chagrin le rendit aveugle : Il se détourna d'eux et dit : "Que mon chagrin est grand pour Joseph !" Et ses yeux blanchirent d'affliction. Et il était accablé (Coran XII, 84). Tout en rapportant cet élément dans ses Chroniques, Tabarî nous montre qu'à son époque le moment où il se produit était discuté : "Lorsque Jacob fit partir ses fils, ils étaient onze, semblables à onze étoiles qui du ciel seraient descendues sur la terre. Il y a des personnes qui disent que Jacob n'avait point encore perdu la vue, et qu'il la perdit alors"
 
   Dans le Coran, c'est à nouveau une tunique qui vient lui porter la nouvelle du fils retrouvé : "Emportez ma tunique que voici, et appliquez-la sur le visage de mon père : il recouvrera la vue (...) Et dès que la caravane franchit la frontière, leur père dit : "Je décèle, certes, l'odeur de Joseph, même si vous dites que je radote" (...) Puis quand arriva le porteur de bonne annonce, il l'appliqua sur le visage de Jacob. Celui-ci recouvra la vue, et dit : "Ne vous ai-je pas dit que je sais, par Dieu, ce que vous ne savez pas ?" (Coran XII, 93.94.96)
  
   Dans la Bible, cette tunique, si présente au début de l'histoire, ne reparaît plus pour sa conclusion. Et l'aveuglement d'Israël; s'il est bien mentionné, se trouve dans un passage n'ayant aucun rapport avec cette histoire : L'âge avait alourdi le regard d'Israël, il ne pouvait plus voir (...) Joseph prit ses deux fils, Éphraïm à sa droite, donc à la gauche d'Israël, et Manassé à sa gauche, donc à la droite d'Israël. Il les approcha de lui. Israël tendit sa main droite et la posa sur la tête d'Éphraïm qui était le cadet, et sa main gauche sur la tête de Manassé. Il avait interverti ses mains, puisque Manassé était l'aîné. "Pas ainsi, mon père, lui dit-il, car c'est celui-ci l'aîné. Pose ta main droite sur sa tête" Mais son père refusa en disant : "Je sais, mon fils. Je sais que lui aussi deviendra un peuple, lui aussi sera grand. Pourtant son petit frère sera plus grand que lui, et sa descendance sera plénitude de nations" (Gn XLVIII, 10.13-14.17-19)
   L'aveuglement, ici, est là pour expliquer que Joseph ait cru à une méprise de son père, avant que celui-ci ne l'en détrompe et face de son geste un acte prophétique... Qui, encore une fois, favorise dans la Bible le jeune frère au détriment de l'aîné.
Par Ren' - Publié dans : Légendes des Anciens - Communauté : Dans le sein d'Abraham
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