Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 06:38

null   Nouvelle étape de notre habituelle étude de la traduction saoudienne du Coran : l'examen de la traduction d'un terme coranique spécifique qui peut facilement passer inaperçu puisqu'il est commun à la majorité des versions françaises, mais qui, par négligence du sens étymologique du terme choisi, conduit, nous allons le voir, à une distortion de la doctrine coranique dans un sens chrétien qui n'était certainement pas voulu !

 

   Ce terme, hawārīyūn, n'est employé qu'en relation avec Jésus. Croyant sans doute bien faire, nos traducteurs l'ont traduit par un mot français qui a dû leur paraître, lui aussi, uniquement lié à ce contexte : apôtres. Ce qui, dans notre version saoudienne, donne ceci : Puis, quand Jésus ressentit de l'incrédulité de leur part, il dit : "Qui sont mes alliés dans la voie d'Allah ?" Les apôٍtres [Al-Ĥawārīyūna] dirent : "Nous sommes les alliés ['Anşāru] d'Allah. Nous croyons en Allah. Et sois témoin que nous Lui sommes soumis" (Coran III, 52) ; Ô vous qui avez cru ! Soyez les alliés d'Allah, à l'instar de ce que Jésus fils de Marie a dit aux apٍôtres [Lilĥawārīyīna] : "Qui sont mes alliés [pour la cause] d'Allah ?" Les apôٍtres [Al-Ĥawārīyūna] dirent : "Nous sommes les alliés d'Allah"... (Coran LXI, 14) ; Et quand J'ai révélé aux Apôٍtres [Al-Ĥawārīyīna] ceci : "Croyez en Moi et Mon messager [Jésus]" Ils dirent : "Nous croyons ; et atteste que nous sommes entièrement soumis" (Coran V, 111)

 

   Nous l'avons dit en début de ce billet, ce choix est celui de la majorité des traducteurs français : les saoudiens, mais aussi des traducteurs bien plus sérieux tels que R. Blachère, D. Masson, J. Berque... En fait, on le trouve déjà chez Du Ryer en... 1647 ! La même erreur apparaît dans la traduction latine de Marraci en 1698, qui influencera de son côté les traductions italiennes postérieures.

 

   Hawārīyūn est un terme dont nous avons déjà relevé l'usage coranique exclusif. Un auteur sunnite de la fin du Moyen-Âge, as-Suyûtî, considérait que ce terme faisait partie des emprunts coraniques à une langue étrangère : "al-hawâriyûn est un mot signifiant 'ceux avec des vêtements lavés' en araméen" (al Mutawakkili, p.59). Dans son ouvrage, qui demeure une référence malgré ses limites, Arthur Jeffery nous dit cependant que de son point de vue "le terme est un emprunt venue d'Abyssinie. L'éthiopien häwarəyə est la traduction  éthiopienne usuelle pour apostolos" (The Foreign Vocabulary of the Qurʼān, p.115). Cette piste de traduction par le biais d'une étymologie non-arabe, qui semble historiquement pertinente, viendrait donc conforter le choix des traducteurs français.

 

   Oui, mais voilà, le Christ lui-même est qualifié ainsi dans le Nouveau Testament : C'est pourquoi, frères saints, qui avez part à la vocation céleste, considérez l'apôtre [apostolon] et le souverain sacrificateur de la foi que nous professons, Jésus, qui a été fidèle à Celui qui l'a établi (He III, 1-2). Ce qui pose un premier problème, car dans le contexte coranique, les hawārīyūn de Jésus se disent 'anşāru exactement comme les médinois qui se sont ralliés à Muhammad : Allah a accueilli le repentir du Prophète, celui des Emigrés et des Auxiliaires ['Anşāri] qui l'ont suivi à un moment difficile... (Coran IX, 117). L'équivalence est faite entre les compagnons de Jésus et ceux de Muhammad, alors que traduire par "apôtre", c'est utiliser un terme qui lui, place l'équivalence entre Jésus et ses disciples... Dans un contexte de dialogue interreligieux, voilà qui est déjà source de confusion.

 

   La difficulté va être encore plus évidente si nous étudions ce que signifie réellement le mot "apôtre" lui-même. Il s'agir en réalité d'un mot grec : apostolos. Lorsqu'on le retrouve dans d'autres langues, il n'est pas traduit, simplement adapté : "apôtre" en français, "apostle" en anglais, "Apostel" en allemand... Et ce mot grec -déjà employé par Hérodote cinq siècles avant la rédaction du Nouveau Testament- a un sens bien précis : "l'envoyé". C'est d'ailleurs dans ce contexte que ce mot apparaît dans l'Evangile : Puis, ayant appelé ses Douze disciples [mathêtas], il leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs, et de guérir toute maladie et toute infirmité. Voici les noms des douze apôtres [apostolôn] (...) Tels sont les Douze que Jésus envoya [apesteilen] (Mt X, 1-2.5)

 

   Quand on prend en compte cette signification, on comprendra que la traduction moderne du Nouveau Testament en arabe traduise "apôtre" par "rasûla" ; ce qui fait d'ailleurs que lorsque Jésus est qualifié ainsi dans la Lettre aux Hébreux -dans le passage que nous avons vu plus haut- on ne fait que retrouver une terminologie qui ne choquera aucun musulman puisque le Coran l'emploie lui-même : le Christ, Jésus, fils de Marie, le Messager [rasûla] d'Allah (Coran IV, 157)

 

   Par contre, lire -en toute logique, puisqu'il s'agit de traduire le même terme grec, véhiculant la même idée- "rûsûli" dans la traduction arabe de l'appel des Douze choquera. Tout simplement parce que, selon la définition d'al-Albânî, conforme à la pensée islamique classique, un "rasûl" est "celui que Dieu a envoyé avec des prescriptions divines, soit que celles-ci soient nouvelles en soi, soit qu'elles aient été révélées à un autre rasûl" : l'équivalence apostolos/rasûl nous ramène tout droit dans le débat sur la divinité du Christ... Ce qui n'était sans aucun doute pas l'intention de nos traducteurs lorsqu'ils ont employé le mot "apôtre" pour hawārīyūn.

 

   Alors, comment traduire ? Un traducteur français du Coran se démarque de l'usage traditionnel. Sans surprise, il s'agit de Chouraqui, qui traduit hawārīyūn par le terme "adeptes" - une possibilité tout à fait intéressante, mais qui ne transmet pas l'impact que peut avoir sur le lecteur le lien systématique que fait le Coran entre le mot hawārīyūn et la personne de Jésus. 

 

   Reste cependant que le mot "adeptes" a pour synonyme le mot "disciples" ; et que tout habitué des traductions francophones du Nouveau Testament reconnaîtra dans ce mot "disciples" le terme utilisé pour traduire le grec "mathêtas" - comme nous l'avons par exemple vu un peu plus haut dans le passage évangélique relatant le choix des Douze. Un terme qui de plus permet de garder ce lien coranique entre mot hawārīyūn et la personne de Jésus, puisqu'aucun autre terme du Coran ne se traduit ainsi.

 

   Traduire hawārīyūn par "disciples" est d'ailleurs, sans surprise, le choix opéré par les versions anglaises et allemandes, qui sur ce point nous donnent l'exemple à suivre.

Partager cet article

Repost 0
Published by Ren' - dans Traduction
commenter cet article

commentaires

Jassim 30/06/2014 23:26


Merci pour vos liens ! ;)

Jassim 30/06/2014 18:56


Vous n'avez pas tord ! Bien que je veille toujours à m'exprimer de façon neutre quand je dialogue avec quelqu'un appartenant à une autre religion que la mienne, certaines fois je ne vois pas
certaines mégardes... comme par exemple, celle que vous venez de signaler. Les apôtres occupent donc une place plus élevée dans le christianisme que dans l'islam, mais cette divergence relève de
la conception que chaque religion a sur l'apostolat, et non sur l'apostolat en soi.


Merci de pour votre réponse. J'aimerais beaucoup discuter de la conception chrétienne et islamique du prophète comparées ; mais ce n'est pas exactement le sujet dont traite cet article, et je me
rappelle avoir lu un billet portant précisément sur la question. On s'y retrouve donc ?


Bonne journée,


Jassim

Ren' 30/06/2014 20:01



Il y a même plusieurs billets sur le sujet ! Vous les trouverez sur cette page : http://blogren.over-blog.com/categorie-10544062.html


Avant de quitter ce billet sur l'apostolat, il me faut tout de même vous communiquer cet autre lien : http://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P23.HTM


Au plaisir de poursuivre cet échange
R.



Jassim 30/06/2014 15:40


Voici ce qu'écrit al-Qurtubi : "La cité dont il est question est Antioche, selon l'avis de tous les commentateurs du Coran, à l'instar d'al-Mâwardi. (...) Il y avait un dirigeant du nom
d'Antiqos, fils d'Antiqos, qui adorait des idoles. Dieu lui envoya trois disciples de Jésus : Sadiq, Sadouq, et Shaloum leur troisième. C'est là l'avis d'al-Tabari" ; ensuite, il cite
d'autres commentateurs ayant attribué divers noms aux apôtres envoyés à Antioche, et il poursuit : "Dieu dit qu'Il les a Lui-Même envoyé parce que Jésus les a délégué sur Son ordre, et cela a
eu lieu après l'élevation de Jésus au ciel" (Tafsir al-Qurtubi, p. 441 de mon édition). Al-Qurtubi identifie aussi l'apôtre lapidé à Etienne, dont le martyr est relaté au chapitre 6 du livre
des Actes, mais ce serait trop long de tout citer. Ce qui est sûr, c'est qu'ils sont bien identifiés aux apôtres du Christ.


At-Tabari dit quant à lui : "Ô Muhammad, donne en exemple à ton peuple le sort subi par les habitants de la cité - il est dit qu'il s'agit d'Antioche. Les gens de la science ont divergé quant
à l'identité des envoyés ; certains ont dit : ils sont les messagers (rusul) de Jésus, et c'est Jésus qui les a envoyé (arsalahum) à la cité" (Tafsir al-Tabari, p. 550 de mon édition). En
conclusion, il cite un hadith appuyant cet avis. Désolé pour la traduction très résumée, mais elle suffit pour conclure que le mot "rasûl" n'est pas uniquement employé en référence à
Dieu dans la littérature islamique.


Le blocage auquel vous faites allusion est pour moi lié au fait que quand un musulman entend le mot "rasûl", il pense immédiatement à "rasûl Allâh", alors que ce n'est pas
toujours le cas. La notion d'apôtre existe bien en islam (al-Tabari parle explicitement de "rusûl 'Isâ", comme nous l'avons vu plus haut), mais elle est bien évidemment différente de la
notion chrétienne. Tout comme la conception chrétienne et la conception islamique du prophète sont sensiblement différentes.


Concernant la conception chrétienne de l'apostolat, j'ai une question. Les chrétiens considèrent t-ils les apôtres comme étant des prophètes, ou seulement des disciples inspirés par Dieu et
envoyés par le Christ propager l'Evangile ?


Merci pour vos voeux et bonne journée,


Jassim

Ren' 30/06/2014 18:41



Ne vous excusez pas du caractère "résumé" de vos traductions, c'est déjà une chance pour moi d'échanger avec quelqu'un qui peut aller voir dans le texte même :)



Pour ce qui est de votre question, nos différences de conceptions pour ce qui est de la prophétie ressortent dès votre formulation : "les apôtres comme étant des prophètes, ou seulement des disciples inspirés par Dieu et envoyés par le Christ". Jugez-en vous-même : Et Dieu a établi dans l'Eglise
premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, ensuite ceux qui ont le don des miracles, puis ceux qui ont les
dons de guérir, de secourir, de gouverner, de parler diverses langues (1 Cor XII, 28) ;)


fraternellement


Ren'



Jassim 27/06/2014 17:28


Bonjour Ren',


Cela fait un certain temps que je vous lis, mais ce n'est qu'aujourd'hui que je me décide enfin à vous laisser un commentaire, au sujet du terme arabe "hawâriyun" (pluriel de "hawari").
Selon un hadith, "hawâri" est un terme servant à désigner le compagnon, l'allié et le disciple de tout prophète ("صاحب وناصر ومؤيّد لِكُلِّ نَبِيٍّ", Bukhâri). Concernant son uage dans
le Coran sacré, on remarque en effet qu'il est exclusivement utilisé en référence aux disciples de Jésus (sur lui la paix), comme vous nous en avez fait part.


Mais je ne pense pas qu'on puisse comparer les hawâriyun de Jésus aux compagnons de Muhammad (paix et bénédictions de Dieu sur lui). Le Coran perçoit les compagnons comme étant de
simples hommes ne recevant aucune révélation divine. Tout ce qu'ils faisaient, c'était suivre le Prophète pour se maintenir sur la bonne voie. Néanmoins, le Coran déclare que les
"hawâriyun" reçurent des révélations divines directement de la part de Dieu (5/111) et furent vraisemblablement envoyés vers les tribus perdues d'Israël déssiminées en dehors de la terre
sainte, comme  en témoignent la Bible, la tradition catholique ainsi que la tradition musulmane. Par conséquent, je suis d'avis que les "hawâriyun" occupent une place plus élevée
que de simples compagnons, sans pour autant être des prophètes ou des messagers. La littérature chi'ite zaydite nomme explicitement les apôtres comme étant les Imâms de Jésus.


De mon point de vue, le terme "hawâriyun" peut donc très bien se traduire par "apôtre" (surtout si on attribue à "hawariyun" la racine éthiopienne HWR
signifiant "apôtre", à l'instar d'Arthur Jeffery) puisque les disciples de Jésus furent effectivement envoyés vers les tribus perdues d'Israël. Dans la littérature islamique, le terme
"rasûl" n'est pas utilisé pour désigner les prophètes seulement. Comme vous le savez sûrement, "rasûl" veut dire "messager" ; on dit souvent "rasûl al-malik"
(messager du roi) ou encore "rusul Muhammad" (en référence aux musulmans envoyés aux divers dirigeants du VIIe siècle par le Prophète) sans que ça ne fasse d'eux des prophètes. De
nombreux musulmans identifient les "rusul" (pluriel de "rasûl") de 36/14-29 aux apôtres de Jésus ! Consultez par exemple les tafsirs d'al-Tabari, d'al-Qurtubi et d'Ibn 'Abbas,
ou encore la note de Muhammad Hamidullah dans sa traduction de la sourate 36/14.


L'application du terme "rasûl" aux apôtres n'a donc rien anodin, puisque ce terme désigne tout envoyé de la part de Dieu ou d'un homme, qu'il soit porteur d'un message religieux ou
profane. Selon moi, ce n'est donc pas si faux que ça de traduire "hawâriyun" par "apôtres", mais il faut évidemment nuancer qu'il s'agit des apôtres/messagers de Jésus et non de
Dieu Lui-Même.


Bonne journée,


Jassim

Ren' 30/06/2014 05:06



Un grand merci pour ce commentaire qui me donne de nouvelles pistes de réflexion ! Ouvrant ma traduction du Tanwîr al-Miqbâs, je lis en effet ceci pour Coran XXXVI, 13-14 :
"Donne-leur en exemple/explique aux gens de La Mecque : les gens de la cité/Antioche, comment nous la
détruisîmes, quand lui vinrent les envoyés (al-Mursalûna)/les émissaires de Jésus, Simon le Pur vint à eux et ils mécrurent en lui et le renièrent.
Quand nous leurs envoyâmes les deux/deux apôtres : Simon le Cananéen et Thomas, et qu'ils les renièrent, alors nous les
renforcèrent d'un troisième/nous les renforcèrent avec Simon Pierre qui confirma le message apporté par les deux autres apôtres" ...Je n'ai de traduction ni pour al-Qurtubi, ni pour
Tabarî, mais ce passage est déjà très significatif !


 


D'autant plus qu'Ibn Kathir lui-même se range à cet avis : "Dieu demande à Muhammad de proposer à ses concitoyens la parabole des habitants de la cité à laquelle il a envoyé des
Messagers. Cette cité est, d’après Ibn Abbas et Ka’b Al-Ahbar, la ville d’Antioche où régnait un roi du nom Antiqos qui adorait les idoles. Dieu lui envoya trois apôtres qui furent : Sadeq,
Sadouq et Chalom. mais il les traita de menteurs"


 


J'ai donc été trop rapide en besogne en parlant d'erreur de traduction. Cependant, quand je vois, dans les échanges entre francophones, le blocage auquel nous conduit l'équivalence hawâriyun/apôtres (qui devient l'argument pour nier l'équivalence rasûl/apôtre), je maintiens tout de même ma préférence pour les choix de traductions anglais
et allemand (équivalence hawâriyun/disciples et équivalence rasûl/apôtre). Mais merci encore pour ce commentaire qui a fait avancer le sujet.


 


Permettez-moi d'en profiter pour vous souhaiter un bon Ramadan !



    ! Stop la pub !

 

Fuyant les publicités frauduleuses imposées par la société ayant racheté overblog, ce blog a désormais migré sur http://blogren.eklablog.fr/