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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 23:45

null   Reprenons un travail lancé dès la création de ce blog : l'examen de la traduction du Coran utilisée, traduction musulmane francophone la plus répandue. Nous avons déjà pu voir que cette traduction suivait une logique à géométrie variable : tantôt conservant le terme originel sauf quand les implications risquaient d'être dérangeantes, tantôt masquant la diversité des termes employés par l'usage d'un mot unique permettant d'entretenir la confusion...


   Voici le passage sur lequel nous allons nous arrêter aujourd'hui : Muhammad n'a jamais été le père de l'un de vos hommes, mais le messager d'Allah et le dernier des prophètes (Coran XXXIII, 40). C'est le deuxième membre de la phrase qui nous intéresse. Voici comment Muhammad est qualifié en arabe : Rasula Al-Lahi Wa Khatama An-Nabiyina. Nous retrouvons une double qualification traditionnelle : Muhammad est "Rasul" (apôtre) et "Nabi" (prophète). Mais là où notre traduction dit "le dernier", nous lisons "khatama"...


   Pourquoi s'arrêter sur ce terme ? Tout d'abord parce que ce mot apparaît ailleurs, avec une traduction différente ; c'est par exemple le cas dans ce passage : Allah a scellé [khatama] leurs coeurs et leurs oreilles (Coran II, 7). Ensuite, parce que ce remplacement, volontaire, de la traduction du terme coranique par un terme tiré de l'exégèse vient masquer l'utilisation d'un mot qui n'a rien d'anodin.


   Si l'on traduit sans interpréter, on constate que Muhammad est désigné par le Coran comme Sceau des prophètes. Or cette expression n'est pas nouvelle ; nous avons déjà pu voir sur ce blog qu'elle fut employée vers la fin du IIème siècle par le chrétien nord-africain Tertullien dans la lecture qu'il faisait d'un passage du livre du prophète Daniel : qu'il s'agisse de la lecture hébraïque velachtom chazovn venavi velimshoach kodesh kadashim ou du texte grec de la Septante kaï tou sphraguisaï horasin' kaï prophètèn' kaï tou chrisaï haguion' haguiôn', nous retrouvons ce lien entre le "sceau" et "onction" qui ne pouvait que parler à un chrétien (puisque, rappelons-le, le mot "Christ" n'est que le terme grec traduisant le mot hébreu "Messie" qui signifie -tout comme en arabe- "L'Oint"). Et Tertullien d'affirmer : "Jésus-Christ, en accomplissant tout ce que les prophètes avaient autrefois prédit sur sa personne, est comme le sceau et la consommation de tous les prophètes" ; ce qui ne signifie qu'il peut y avoir d'autres personnes touchées par l'esprit de prophétie à l'avenir, mais qu'elle annonceront toutes le même aboutissement : Jésus.

   Mais laissons maintenant le christianisme et passons à une religion qui se développa après le chrisitanisme, et avant l'islam : le manichéisme, la zandaqa des premiers auteurs musulmans. Dans sa "Chronologie des Anciennes Nations" rédigée il y a un millénaire, le chi'ite Al-Biruni écrit que son initiateur, Mani, disait être "le Paraclet annoncé par le Messie" et "le Sceau des prophètes". Un certain doute plane : des auteurs tels St Augustin, un ancien manichéen, confirment le premier point de cette affirmation (cf par ex Contre Faust, XVII), mais pour le deuxième, cette paraphrase d'Al-Biruni est-elle exacte ou reprend-elle la formule coranique alors que les manichéens ne l'employaient pas ?


   Une certitude demeure : la notion de "sceau" avait une grande place dans le manichéisme. St Augustin, nous décrivant à sa manière les moeurs des manichéens, parle du "Sceau de la bouche", du "Sceau de la main" et du "Sceau du Sein" ; des expressions que confirment les textes manichéens que l'on a pu retrouver : "Laisse-nous sceller notre bouche pour que nous puissions trouver le Père et sceller nos mains pour que nous puissions trouver le Fils, et garder notre pureté pour que nous puissions trouver le Saint Esprit" (Ps m. CXVI) ; "Le sceau de la bouche pour le signe du Père, la paix des mains pour le signe du Fils, la pureté de la virginité pour le signe du Saint-Esprit" (Ps m. CXV). Un autre document manichéen, le Xâstvânîft, donne même à lire l'expression "Sceau des prophètes" : "De quatre Sceaux de Lumière nous avons scellé nos coeurs (...) Quatrièmement, le sceau des prophètes" (Xâ. VIII, 13) ; mais le sens donné ici est visiblement bien différent de l'exégèse islamique du Coran.


   Quand bien même il faudrait comprendre que le Coran affirme que Muhammad est le "dernier" des prophètes, il n'en demeure pas moins que masquer le terme originel utilisé par un texte censé être à leurs yeux Parole de Dieu est une bien gênante marque d'irrespect de la part de traducteurs musulmans. Surtout quand ce terme n'est pas totalement univoque...

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Published by Ren' - dans Traduction
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commentaires

Yahia 24/03/2011 23:25



Je n'utilise pas la traduction saoudienne, mais une édition musulmane  bilingue qui dans sa version française met explicitement le terme "sceau des prophètes". La version que vous critiquez,
si effectivement elle ne rend pas la littéralité , me paraît bien reprendre le sens du texte. Cette littéralité est strictement impossible pour une traduction française: si le sens est préservé,
je ne vois pas de quoi fouetter un chat. Seul le texte arabe est important.



Ren' 25/03/2011 08:00



La notion de "sceau" ayant des interprétation diverses, et certains courants musulmans ou issus de l'Islam se basant sur une autre interprétation de ce terme, je trouve gênant de ne pas mettre la
traduction littérale alors que pour une fois elle est tout à fait possible. La traduction est toujours interprétation... Mais pour une fois, la responsabilité de l'interprétation pouvait être
laissée au lecteur.



Yass 05/04/2010 17:22



Le sceau veut dire tout simplement derniet et ultime Messager, mais je comprend que c'est dificile à comprendre pour ceux qui croient que leur dieu 3 et 1.



Ren' 06/04/2010 08:47



Avant de donner des leçons de compréhension aux autres, il faudrait comprendre mon article, qui précise qu'en effet tel est le sens donné par l'exégèsen musulmane, mais que les autres religions
présentes en Arabie au VIIe siècle utilisaient également ce terme avec d'autres significations...


 


...Et il faudrait surtout comprendre que ce qui est pointé ici, c'est la malhonnêteté de la démarche des traducteurs saoudiens du Coran, qui se permettent de modifier ce qui pour eux est Parole
de Dieu tout en se positionnant en "donneur de leçons" lorsqu'il s'agit d'accuser les autres de falsifier leurs textes saints.


Deux poids, deux mesures, une pratique pourtant condamnée tant par la Bible que le Coran...



Olivier C 27/03/2010 08:20


Tes articles sont vraiment intéressants Ren', renforcés en cela qu'ils n'ont pas d'équivalent par ailleurs à ce qu'il me semble, la charte du "regard d'un catholique sur l'Islam" est remplie. Quand
je viens sur ton site je suis toujours dépaysé, pour ne pas dire dérouté tellement ta manière de traiter les sujets est inhabituelle (mais intelligente !).

Tu devrais ajouter la référence à propos de Tertullien que tu indiques par ailleurs (Adversus Iudaeos, VIII) ? Ce serait mieux pour ton article.

Bien à toi


Ren' 27/03/2010 10:00


La référence étant dans un précédent article, que j'ai mis en lien, je n'ai pas vu l'utilité de rallonger celui-ci ; mais il s'agit bien de ce chapitre, en effet. Lors de mon travail de
documentation préalable à l'écriture de cet article, j'avais pris le temps d'ouvrir une discussion sur la vision juive du
chapitre de Daniel commenté par Tertullien


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