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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 06:11

   Alors que Nelson Mandela nous a quitté il y a un peu plus d'un mois, revenons vers un auteur que nous avons un peu délaissé sur ce blog ces dernières années, Farid Esack. A partir du milieu des années 1970, ce musulman sud-africain s'engagea au nom de sa religion dans la lutte contre l'apartheid : il fut l'un des fondateurs du groupe Muslims against Oppression, qui sera renommé Call of Islam au moment de rejoindre le United Democratique Front (UDF), parti qui lutta avec l'ANC - même s'il refusa l'usage des armes. Lorsque Mandela devint président, Farid Esack fut un temps "commissaire national pour l'égalité des sexes" - fonction qui là encore illustre l'engagement personnel qu'implique sa vision de l'islam.

 

   Sa réflexion religieuse est profondément marquée par un constat : face à l'oppression, l'ennemi peut être son correligionaire -les musulmans conservateurs d'Afrique du Sud qui n'ont pas condamné l'apartheid mais qui déclaraient que "ces 'ulemas qui ont rejoint l’organisation politique non musulmane connue sous le nom d’UDF doivent baisser la tête en signe de honte. En rejoignant ces ennemis de l’Islam, ces oulémas égarés ont tâché de honte le nom de ‘ilm"-  et l'ami peut être cet "autre" qui, bien que ne partageant pas notre foi religieuse, partage la même soif de justice.

 

   Alors qu'en de nombreux endroits, tels la RCA, la différence religieuse est instrumentalisée pour entretenir des conflits ayant bien d'autres origines il est plus que nécessaire de redécouvrir la pensée de cet auteur, pensée qui donnera à réfléchir à tous, musulman ou non. Voici donc la première partie d'une traduction personnelle de l'un de ses textes (les autres parties suivront bientôt), tout anglophone étant bien évidemment invité à le lire dans son intégralité :

   "Quelles relations les musulmans ont-ils avec l'altérité religieuse dans un monde qui défie de plus en plus les frontières géographiques, politiques, religieuses et idéologiques ? C'est un monde où «l'ennemi» est souvent interne (ex: les régimes saoudien/iranien/soudanais ou les chi'ites/qadianites/modernistes) et celui qui se montre hospitalier, externe (organisations caritatives chrétiennes, Amnesty International, votre voisin non-musulman, etc.). Quelle réponse musulmane quand nous nous trouvons face à face avec l'humanité, l'humain dans son essence, et sa manifestation dans la vie par une quête inlassable de la compassion et l'engagement pour la justice que l'autre peut mener ? Comment les différentes formes d'engagement avec l'autre facilitent ou militent contre les efforts visant à remettre en cause les systèmes socio-économiques injustes et à créer des possibilités de solutions plus humaines ? (...)

   Je suis un musulman d'Afrique du Sud, appartenant à une petite communauté minoritaire qui a survécu, vécu et prospéré parmi les autres pendant 340 ans. Durant mes années au Pakistan en tant qu'étudiant en théologie islamique, j'ai été marqué par l'oppression subie par les chrétiens dans un pays musulman, et mon implication dans la lutte sud-africaine pour la libération m'a fait comprendre la nécessité de valoriser la religiosité et la spiritualité de l'autre. Les défis de la pauvreté et du Sida auxquels doit en particulier faire face l'Afrique, ceux du consumérisme et de la dévastation actuelle de notre planète et de ses habitants par les forces d'un Dieu sans visage, le Marché, me portent à croire que ma vision de musulman sud-africain sert à deux fins :
   -a- elle permet aux autres de voir comment certains musulmans sont aux prises avec les défis du pluralisme dans un monde d'injustice ;
   -b- elle offre par ailleurs à mes coreligionnaires musulmans un possible chemin théologique permettant d'être fidèle à sa foi et à la voix de sa conscience dans un monde où la vertu n'est clairement pas un monopole de ses coreligionnaires, ni le vice, un monopole de l'autre.
   En plus de mon propre contexte socio-historique, les hypothèses suivantes sous-tendent mon appréciation de la façon dont nous, musulmans, entrons en relation avec l'autre :
   - Premièrement, la grande majorité des musulmans, indépendamment de la nature et de l'étendue, voire de l'absence totale, de leur religiosité, ont une conviction inébranlable selon laquelle le monde serait un meilleur endroit si les gens suivaient la religion de l'Islam. Des commentaires tels que "C'est un gars intelligent, comment se fait-il qu'il ne soit pas musulman ?" ou "Desmond Tutu est quelqu'un d'honnête, si seulement il était musulman" sont communs chez les musulmans. La notion voulant que l'Islam soit la donne de départ et tout le reste un égarement est fondée sur un hadith du Prophète Muhammad : Chaque nouveau-né vient au monde selon la fitra mais ce sont ses parents qui font de lui un juif, un chrétien ou un mage. Le fait que le christianisme et le judaïsme soient dépeints comme des religions non-naturelles conduit à la rengaine de l'Islam comme al-din al-fitra, "la religion naturelle/évidente"
   - Deuxièmement, l'idée selon laquelle "le monde à soif d'Islam ; si seulement nous étions de meilleurs exemples !" est très répandue parmi les musulmans. Ils sont, par conséquent, réellement surpris lorsqu'ils rencontrent quelqu'un qui a étudié l'Islam et ne l'a pas embrassé. Lorsque, par exemple, ils rencontrent un non-musulman intéressé par l'Islam, ils sont tout d'abord, en général, patients et heureux de vous aider. Après une longue période, lorsqu'ils réalisent que cet intérêt ne transforme pas celui qui fait la recherche en chercheur prêt à découvrir l'Islam, alors, pour la plupart des musulmans, il n'y a plus qu'un seul motif concevable : "Il ou elle apprend sur nous afin de mener un travail de sape". Celà contribue à une méfiance et à un antagonisme généralisé contre l'islamologue professionnel non-musulman, qui se cache sous la surface polie de forums interreligieux et même universitaires.
   - Troisièmement, une grande partie de la vision religieuse des interactions avec l'autre se fonde sur l'hypothèse qu'il existe un "soi" stable, une "communauté" avec un ensemble de valeurs essentielles et immuables, des principes et croyances qui contrastent avec un autre tout aussi stable, même si c'est toujours dans une moindre mesure. La présentation de cet ensemble est destinée à déstabiliser l'autre et, grâce à cette instabilité, pousser l'autre à s'y ouvrir et à l'adopter.
   Les musulmans entrent bien entendu en permanence, et à différents niveaux, en relation avec des non-musulmans. Dans cet essai, j'ai choisi de traiter celles qui se fondent consciemment sur la religion, où les réponses à l'autre se font sur ​​la base de cette altérité supposée ou réelle"

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commentaires

pascal 26/01/2014 00:08


Merci ren'

Ren' 26/01/2014 08:32



Netra/De rien ! En principe, je poste la suite la semaine prochaine ;)



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