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28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 05:56

   Après avoir lu dans un premier billet un exposé des éléments de départs de la réflexion qu'a menée le musulman sud-africain Farid Esack sur la question du rapport à l'autre en Islam -réflexion qui peut être source d'inspiration pour chacun, quelle que soit sa religion- puis avoir dans un second billet découvert sa proposition de classification des diverses visions qu'il a pu relever, voici aujourd'hui qu'il nous appelle à dépasser cet état des lieux :

   "Au-delà d'un pluralisme aseptisé
   J'en viens maintenant au problème du pluralisme désengagé, avant de proposer une voie vers une forme de rapport à l'autre qui ne nourrisse pas seulement le potentiel intellectuel des participants, mais cherche également à découvrir l'humanité de tous dans le contexte d'une lutte plus large pour créer un monde plus humain.

 

   Nous vivons dans un monde où les individus sont de moins en moins au fait des richesses de leurs traditions et de leur culture. Au contraire, le Marché est si omniprésent que l'ensemble de notre soi-disant liberté de choix est orienté dans certaines directions - qui toutes servent en fin de compte le Marché et appauvrissent l'esprit humain.
   Bien qu'il faille se garder d'essentialiser une communauté et une culture (surtout en passant sous silence de multiples injustices, allant de la xénophobie à l'homophobie, souvent intrinsèques), la mondialisation et la célébration de la liberté individuelle ne sont en vérité pas idéologiquement neutre. Pour moi, en tant que théologien musulman, ceci représente LA difficulté idéologique et spirituelle la plus importante. Je ne peux être vraiment qui je suis, dans mon incessante auto-transformation, que dans un contexte de liberté personnelle. Dans le monde actuel, cette liberté est intrinsèquement liée à tout le bagage idéologique de l'Etat industriel moderne, avec la Coca-Colonisation des consciences mondiales à travers un implacable processus de Mc Donaldisation. En d'autres termes, ma liberté n'a été acquise qu'au sein d'un capitalisme ayant des visées hégémoniques sur mes traditions culturelles et religieuses, mises sur un pied d'égalité.
   Alors que nombre de musulmans «éclairés» trouveront gênant le trafic de vidéos de Deedat, ou irritant le porte à porte du Tabligh, il y a peu de sensibilisation au prosélytisme des "Talibans du marché mondial", aussi impitoyables, tenaces et obstinés que leurs homologues afghans. J'ai ainsi peur d'un Autre qui n'est ni une communauté ou une personne, mais bien un Autre entré dans ma conscience, la force intangible et sans visage du Marché, mon éternel compagnon logé dans ma poche arrière sous la forme de mes cartes de crédit.
   Le discours musulman dominant, bien sûr, préfère réduire de manière simpliste ce problème à «Islam contre Occident» ou «Musulmans contre Chrétiens et Juifs». L'hypothèse sous-jacente dans cette position défensive est que l'autre est «l'ennemi». Dans «Coran, Libération et Pluralisme» (Oxford : Oneworld, 1997), j'ai fait valoir que ceux qui, aux marges de la société, luttent pour survivre (vivant sous le joug de l'oppression et combattant avec ceux d'autres religions qui, également opprimés, espèrent aussi la libération), ne peuvent considérer comme valable, au sein de relations socio-économiques ou personnelles injustes, l'option d'un pluralisme fait d'une splendide neutralité intellectuelle ou d'une douce co-existence.
   Nous devons nous demander quelles sont les causes que nous avançons pour justifier notre attachement au pluralisme et à une existence partagée. Lorsque les chercheurs «objectifs» échouent (voire se refusent) à reconnaître que tant les réponses humaines que les refus de répondre se situent dans un contexte socio-politique donné, alors «compréhension» et «vivre ensemble» deviennent, de facto, une extension du statu quo idéologique dominant. Quand un tel statu quo est caractérisé par l'injustice et l'exploitation, la réduction des gens à des produits, la mort par famine ou surconsommation, alors la recherche de la compréhension mutuelle est elle-même réduite à une cooptation renforçant le cadre idéologique global des puissants.
   Je plaide donc pour une relation à l'Autre à la fois théologique et concrète, qui reconnaît en chaque personne sa valeur humaine intrinsèque et qui se déroule dans le contexte d'une lutte pour transformer notre monde en un monde plus juste.

 

   Deuxièmement, la nature du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui et la puissance de nos armes de destruction signifie que le sort de tout les êtres humains est irrémédiablement lié (...)  Aujourd'hui, la survie de l'individu dépend de la survie de l'autre autant que la survie de la race humaine dépend de la survie de l'éco-système (...) Un vague et sentimental sens de l'attachement au clan ne viendra pas à bout des turbulences à venir dans un monde menacé par la réapparition progressive du nazisme, par la dévastation de l'environnement, par un Nouvel Ordre Mondial triomphaliste basé sur l'exploitation économique du Deux-Tiers Monde, un monde où les femmes en sont toujours à simplement survivre aux marges de la dignité.
   Il y a de nombreuses façons de mourir. Il n'est cependant qu'une seule façon de vivre : par la découverte de ce que sont réellement, dans leur nature perpétuellement changeante, le soi et l'autre, pour comprendre combien l'autre se reflète en nous et déterminer ce que nous avons en commun dans la lutte pour un monde de justice et de dignité pour tous les habitants de la Terre.
   Pour ce faire, il est nécessaire de transcender les catégories théologiques du soi et de l'autre qui ont été façonnés par et pour une autre époque, un autre contexte.

 

   Au-delà des gens du Livre
 
La tension dans les relations religieuses et idéologiques entre musulmans et «Gens du Livre» était inévitable dès l'aube de l'Islam. Le Coran clame son affinité avec l'Ecriture, bien plus, il clame en être le gardien. Une fin de non-recevoir était inévitable de la part de ceux qui clamaient que leur Ecriture était légitime et définitive. Une grande partie de l'attention du Coran à l'autre est donc consacrée à cette tension.
   Il y a plusieurs raisons à cela.

  1. Puisque la plupart des mushrikun (lit. 'associateurs', c'est à dire les 'païens' qui associent d'autres divinités à Dieu) se sont convertis à l'Islam après la libération de la Mecque (AD 630), dès les premières étapes de son histoire, les juifs et les chrétiens furent les principales communautés dont les musulmans et leur jurisprudence eurent à traiter.
  2.   Historiquement, la rencontre sur le terrain (idéologique et géographique) fut en grande partie entre musulmans et chrétiens.
  3. A l'époque moderne, alors que les musulmans ont du mal à surmonter les divisions du passé et à trouver des moyens de coexister et coopérer avec ceux d'autres confessions, ils trouvent qu'il est théologiquement plus facile de se concentrer sur une catégorie pour laquelle le Coran semble avoir une certaine sympathie.
  4. L'actuelle prééminence du monde occidental -aux racines chrétiennes et, dans une moindre mesure, juives- dans les domaines technologique, scientifique et politique, appelle les musulmans à prêter attention aux relations avec les Gens du Livre, même si ce n'est que pour trouver une voie de conciliation avec cette domination ou prééminence factuelle.

   Se concentrer sur les Gens du Livre comme groupe religieux contemporain à part en croyant qu'il s'agit du même que celui auquel se réfère le Coran pose un certain nombre de problèmes.
   Le positionnement coranique envers les Gens du Livre, et même sa compréhension de qui fait partie des Gens du Livre est passé par plusieurs phases. L'on s'accorde cependant à considérer que le terme a toujours été appliqué aux juifs et/ou chrétiens que Muhammad a rencontrés au cours de sa mission.
   Le Coran naturellement ne portait que sur le comportement et les croyances de ceux des Gens du Livre avec qui la communauté musulmane originelle était réellement en contact.
   Employer la catégorie coranique des «Gens du Livre» comme façon générale et simpliste de désigner les Juifs et les chrétiens dans la société contemporaine, c'est occulter aussi bien les réalités historiques de la société médinoise que la diversité théologique entre les juifs et chrétiens d'alors et ceux d'aujourdhui. Par conséquent, éviter cette généralisation abusive ne peut se faire qu'en ayant une idée claire des sources des croyances des différentes communautés rencontrées par les premiers musulmans, ainsi que des nombreuses nuances qui les caractérisent. Compte tenu de la rareté de ces connaissances extra-coraniques, on doit soit abandonner la quête d'un groupe contemporain avec le dogme correspondant, soit focaliser son attention sur le domaine des pratiques et attitudes plutôt que sur le dogme.
   Dans la pratique, cette dernière option a toujours été exercée. Qu'il s'agisse du domaine de l'exégèse, de l'histoire islamique et/ou des études juridiques, nulle discipline n'est parvenue au consensus des musulmans quant à l'identité des «Gens du Livre» . Il y a même désaccord quant à savoir quels groupes spécifiques de chrétiens et de juifs peuvent être compris parmi les «Gens du Livre». Selon les époques, les hindous, les bouddhistes, les zoroastriens, les mages et Sabéens en furent inclus ou exclus en fonction des préférences théologiques des savants musulmans et, plus important encore, le contexte géopolitique dans lequel ils vivaient. Dans toutes ces tentatives pour étendre les limites des gens du Livre coraniques, les savants musulmans ont implicitement accepté les contours des catégories coraniques.
   Une reconnaissance de la nécessaire solidarité universelle entre opprimés dans une société injuste et exploiteuse requiert d'aller au-delà des catégories coraniques. Je ne veux pas dire qu'il n'y a pas de chrétiens qui, par exemple, croient dans le concept d'une divinité trinitaire. La justice, cependant, exige que personne ne soit enfermé dans des catégories appliquées à une communauté ou des individus il y a quatorze siècles uniquement parce qu'ils partagent la même étoquette, une étiquette qui peut même leur avoir été imposée par les musulmans mais qu'ils rejetaient. «Voilà une génération bel et bien révolue. A elle ce qu'elle a acquis, et à vous ce que vous avez acquis» (Coran II, 141)
   Il y a une autre raison significative pour laquelle la pertinence de la catégorie des gens du Livre doit être considérée comme douteuse dans notre monde actuel. Dans le contexte de la puissance politique et technologique exercée par le monde judéo-chrétien, et d'autre part la richesse monétaire arabe, le rapprochement avec ce monde musulman, basé sur l'analogie simpliste faisant des juifs et chrétiens les gens du Livre d'aujourd'hui, pourrait facilement -et sans doute à juste titre- être interprété comme une alliance des Puissants. Une herméneutique coranique soucieuse de solidarité interreligieuse contre l'injustice chercherait à éviter de telles alliances et préfère opter pour des catégories plus inclusives qui, par exemple, embrassent les dépossédés du Quart Monde.
   Cette remise en question doit également s'étendre à une autre catégorie que le Coran isole pour mieux la diaboliser : les mushrikun. Se référant initialement aux Mecquois qui adoraient des objets physiques tels que sculptures ou corps célestes en tant qu'entités sacrées dignes d'obéissance, le terme mushrikun a été également employé par certains juristes musulmans pour désigner les gens du Livre.
   Deux facteurs ont conduit très tôt à reconnaître que tous les mushrikun ne sont pas les mêmes et n'ont pas à être traités de manière égale :

  1. l'accusation coranique de shirk lancée contre les gens du Livre (par ex Coran IX, 31), tout en les considérant simultanément comme distincts des mushrikun
  2. les contacts ultérieurs plus larges entre musulmans et monde non-musulman

   Comme l'observe la Brève Encyclopédie de l'Islam, "dans le cadre du développement dogmatique de l'islam, le concept de shirk reçu une extension considérable [...car] les adeptes de nombreuses sectes n'avaient aucun scrupule à accuser de shirk leurs opposants musulmans, dès lors qu'ils voyaient en eux la moindre altération du monothéisme, même si elle ne touchait qu'un petit aspect auquel eux seuls accordaient de l'importance [...] Le shirk est ainsi devenu, non seulement un terme désignant l'incrédulité régnant à l'extérieur de l'Islam, mais aussi un reproche lancé par un musulman contre un autre à l'intérieur de l'Islam"
   Comme pour la catégorie des gens du Livre, là aussi, on constate que l'application effective de divisions nettes a été beaucoup plus difficile que ce que la plupart des érudits traditionnels ont l'habitude d'admettre. Il est évidemment nécessaire de repenser ces catégories et leur applicabilité, contemporaine ou autre. Il est maintenant plus évident que jamais que la situation religieuse de l'humanité et ses ramifications socio-politiques sont beaucoup plus complexes qu'on ne le pensait.
   Voici quelques exemples de cette complexité :

  1. l'émergence de nouveaux mouvements religieux où il arrive que des gens se prétendent à la fois chrétiens et païens, ou bouddhistes et hindous catholiques, respectivement au Japon et en Inde ;
  2. la situation dans de vastes régions en Asie, Australie, Amérique latine et Afrique, où les gens se revendiquent de l'islam, du christianisme et du judaïsme, tout en gardant d'autres pratiques traditionnelles «païennes», comme la vénération des tombes, des reliques sacrées, l'invocation des ancêtres décédés pour des bénédictions spirituelles ou des gains matériels ;
  3. dans les régions évoquées ci-dessus, la religion officielle et institutionnelle a été systématiquement utilisée pour opprimer, exploiter et même éliminer des nations entières parmi les populations autochtones. Dans ces situations, marginaux et opprimés ont souvent eu recours à leurs anciennes religions comme un moyen d'affirmer leur dignité humaine"

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