Samedi 5 février 2011 6 05 /02 /Fév /2011 09:02

Taym    Après nous être arrêtés sur le point de vue d'un musulman sud-africain du XXe siècle, et celui d'un musulman maghrébin du XIVe siècle, penchons-nous maintenant sur celui d'un jurisconsulte hanbalite de la fin du XIIIe siècle, Taqî ad-dîn Ahmad ibn Taymiyya. Un personnage que l'ont ne peut laisser de côté, puisqu'il sera une des principales références de Muhammad ibn Abd al-Wahhab, fondateur au XVIIIe siècle d'une école de pensée fondamentaliste qui est la doctrine officielle de l'Arabie Saoudite.

 

   La première intervention publique d'Ibn Taymiyya -contre un secrétaire chrétien accusé d'avoir insulté le prophète de l'Islam- le conduit à être bastonné... Et à écrire son "Livre du Glaive Dégainé contre qui insulte le Messager" [Kitâb al-sârim al maslûl 'alâ shâtim al Rasûl]. Cet épisode n'est que le premier d'une longue liste d'incarcérations à Damas et Alexandrie, durant lesquelles il rédige de nombreux ouvrages. Il meurt en prison, peu de temps après que son adversaire Al Ikhna'i ait obtenu du sultan que lui soit confisqués ses livres et moyens d'écriture.

 

   Parmi ses premiers textes d'importance, on trouve deux professions de foi, celle de Hamât [al-'Aqîdat al-hamawiyyat al-kûbra] et celle de Wâsit [al-'Aqîdat al-Wâsitiyyat]. Ce sont des extraits de ce deuxième "Credo" que nous allons lire aujourd'hui. Il est intéressant de remarquer comment cet auteur utilise l'argument du "Juste milieu" pour justifier son point de vue...

 

   "Louange à Dieu qui envoya Son Messager avec la guidance [hudâ] et la Religion de Vérité [Dînu al-Haqq] pour la faire prévaloir sur toute autre religion ; Dieu suffit comme Témoin. Je témoigne qu'il n'y a de dieu qui mérite l'adoration en toute vérité que Dieu, l'Unique qui n'a point d'associé, en attestant et Son existence et Son unicité [Tawhîd]

   Je témoigne que Muhammad est Son serviteur et Son Envoyé -que la prière soit sur lui, sur sa famille et ses compagnons et que Dieu leur accorde salut et davantage encore. Voici le credo du groupe qui aura le salut, et qui aura de Dieu assistance jusqu'au jour où se dressera l'Heure ; c'est la croyance des gens de la Tradition et du Consensus [Ahl as-sunna wal-Jamâ'a], elle revient à ajouter foi en Dieu, en Ses anges, en Ses Livres, en Ses Messagers, en la Résurrection après la mort et en le destin imparti en bien ou en mal.

 

   Participe de la foi en Dieu, le fait de croire à la description que Dieu a donnée de Lui-même dans Son Livre, et à celle qu'en fait Son Messager Muhammad -paix et bénédiction de Dieu sur lui- sans déformation, ni négation [Ta'til], sans s'interroger sur le comment de Ses attributs [Takyîf] et sans anthropomorphisme [Tamthîl]. Les Gens de la Tradition et du Consensus (…) ne nient rien de la description qu'Il a donnée de Lui-même. Ils n'altèrent pas le sens des paroles révélées, ne L'offensent pas dans Ses noms et ne dénaturent pas le sens de Ses signes [Ayât]. Ils ne comparent pas non plus les attributs de Dieu à ceux de Ses créatures, car Dieu n'a ni homonyme ni égal à Lui. Il ne peut être connu par analogie avec Ses créatures -gloire à Lui et qu'Il soit exalté- car Il se connaît et connaît tout ce qui est en dehors de Lui mieux que quiconque. Il n'est pas plus Véridique que Lui lorsqu'Il parle, ni plus beau récit que le Sien.

   Ses Envoyés sont véridiques et foi a été ajoutée à leur mission (…) Il s'est déclaré au-dessus des attributs que Lui ajoutent les contradicteurs des Envoyés, puis Il a salué Ses Messagers car leurs propos portent la marque de la perfection. Touchant Ses descriptions et Ses attributs. Dieu recourt aussi bien à la négation [Nafy] qu'à l'affirmation [lthbâth]. Les Gens de la Tradition et du Consensus ne s'écartent pas du Message apporté par les Envoyés, car il représente la voie rectiligne, celle des gens que Dieu a gratifiés : Prophètes, véridiques, martyrs et vertueux (…)

   Obligation est faite aussi d'ajouter foi aux descriptions que donne de Son Seigneur, le Puissant, le Majestueux, l'Envoyé de Dieu -paix et bénédiction de Dieu sur lui- dans les hadiths authentiques, lesquels sont admis par les gens de la connaissance [Ma'rifa] (...)

 

   Le groupe qui sera sauvé (...) est celui des Gens de la Sunna et du Consensus, lesquels ajoutent foi à ces hadiths, comme aux descriptions que Dieu fait de Lui-même dans Son Livre inattaquable, sans les déformer, les nier ou s'interroger sur le comment des attributs de Dieu et sans anthropomorphisme. Ils représentent le juste milieu, de la même manière que la communauté musulmane est médiane. La position des gens de la Sunna et du Consensus est médiane entre les partisans du dépouillement absolu de Dieu [Mu'attila - Jahmiyya] et les anthropomorphistes [Al-Muchabbiha]. Leur position au sujet des Actes de Dieu le Très-Haut est également médiane entre celle des fatalistes [jabriyya] et celle des partisans du libre arbitre [Qadariyya]. Touchant la Menace divine de châtiment [Wa'îd], ils adoptent une position de juste milieu entre les partisans de l'ajournement jusqu'au Jour dernier de la sanction des actes humains [Murji'a] et ceux de la menace divine de châtiment [Wa'îdiyya] : partisans du libre arbitre ou autres. Sur la définition de la foi [Imân] et de la religion [Dîn], leur position est médiane entre les partisans de la liberté absolue [Harûriyya] et les rationalistes [Mu'tazila] d'une part, et entre les Murji'a et les Jahmiyya d'autre part. En ce qui concerne les compagnons de l'Envoyé de Dieu -paix et bénédiction de Dieu sur lui- ils se placent entre les Rawâfid et les Kharijites.

 

   Procède aussi de la foi en Dieu, le fait de croire en ce que Dieu indique dans Son Livre ainsi que ce que rapporte la Sunna notoire [Mutawâtir] et qui font l'unanimité des Anciens [Salaf] ; à savoir que Dieu -gloire à Lui- est établi sur Son Trône, au-dessus des cieux, très élevé sur Ses créatures, bien qu'Il soit avec elles là où elles sont, sachant ce qu'elles font (...) Ces paroles que souligne Dieu -pureté à Lui- à savoir qu'Il est sur le Trône, mais avec nous, indiquent une vérité à prendre au sens propre, qui ne doit pas être déformée. Cependant, ces paroles doivent être mises au-dessus des suppositions non fondées [Kâdhiba] (...)

 

   Découle aussi de la foi en Dieu, le fait de croire qu'Il est de Ses créatures proche et qu'Il les exauce (...) Ce qui dans le Livre et la Sunna évoque la proximité de Dieu et Son omniprésence ne contredit en rien la transcendance ['Uluw] et la supériorité [Fawqiyya] de Dieu. C'est qu'il n'est rien qui Lui est semblable dans tous Ses attributs. Dieu demeurant, dans Sa proximité. Elevé.

   La conviction que le Coran est la Parole révélée et incréée, fait partie de la foi en Dieu et en Son Livre ; le Coran procède de Dieu et retourne à Lui. Il est réellement la parole de Dieu et non celle d'un autre (...) Dire que le Coran est la traduction [hikâya] et l'expression ['Ibâra] de la parole de Dieu ne peut être admis. Même lorsqu'il est récité ou consigné dans des feuillets [Masâhif], il n'en demeure pas moins la parole de Dieu exalté, au sens propre (...) Le Coran est la Parole de Dieu, dans ses lettres [hurûf] et ses sens [ma'ânî] sans aucune dissociation possible entre ces derniers.

 

   De la foi en Dieu, Ses livres. Ses anges et Ses Envoyés découle le fait de croire que, le Jour de la Résurrection, les croyants verront Dieu, de leurs propres yeux (...) Croire au Jour ultime c'est ajouter foi à tout ce que le Prophète -paix et bénédiction de Dieu sur lui- a transmis au sujet de l'épreuve de la tombe, du supplice ou de la félicité que l'homme vit (...) Le détail de tout ce qui se rapporte à la vie ultime a été mentionné dans les Livres révélés et dans les Traditions des Prophètes. La science héritée de Muhammad -paix et bénédiction de Dieu sur lui- comporte ce qui est de nature à satisfaire et à suffire (...) Le groupe qui sera sauvé croit au destin dans le bien comme dans le mal (...)

 

   Pour le groupe qui sera sauvé, la religion et la foi sont des paroles que formule le coeur et prononce la langue, et des actes qui procèdent du coeur, de la langue et des membres. La foi s'élève avec l'obéissance et diminue avec la désobéissance. Ce groupe ne dénie pas pour autant aux gens de la Qibla la foi du fait des désobéissances et des grands péchés, comme le font les kharijites. Qui plus est, les désobéissances n'entament en rien la fraternité de la foi [Ukhuwwa lmâniyya] (...) Ce groupe ne dénie pas au Musulman pervers toute foi et ne le condamne pas au séjour éternel dans le Feu comme le soutiennent les Mu'tazilites. Le pervers [Fâsiq] demeure croyant (...) C'est un croyant dont la foi est imparfaite ou un croyant de par sa foi et pervers de par son grand péché. L'on ne dira pas de lui que c'est un bon croyant, mais l'on ne dira pas non plus qu'il est un être dénué de toute manifestation de foi.

 

   Les gens de la Sunna et du Consensus érigent en principe le fait de ne pas nourrir de mauvais sentiments ou de dire quelque mal des compagnons de l'Envoyé de Dieu (...) Les gens de la Sunna et du Consensus agréent ce qui dans le Livre, la Sunna et le consensus, fait état de leurs mérites et de leurs degrés. Ils accordent précellence à ceux qui ont supporté des dépenses et combattu avant le succès [Fath] -à savoir le pacte d'Al-Hudaybiyya- sur ceux qui auront agi de même, mais après. Ils donnent la préséance aux émigrés [Muhajirîn] sur les auxiliaires [Ansar] (...) et qu'aucun de ceux qui ont fait acte d'allégeance, sous l'arbre, n'entrera en Enfer (...) Les gens de la Sunna et du Consensus reconnaissent que les meilleurs hommes de cette Communauté sont respectivement, après le Prophète -paix et bénédiction de Dieu sur lui- Abou Bakr, 'Umar, 'Uthmân et 'Alî, comme cela est indiqué dans les Traditions [Athâr]. Ils admettent que 'Uthmân a plus de mérite que 'Alî, les compagnons l'ayant élu en présence de celui-ci (...) Bien que cette question des mérites de 'Uthmân et de 'Alî ne s'inscrive pas dans les fondements, lesquels n'admettent pas d'opposition sous peine -selon la majorité des gens de la Sunna- de se voir taxé d'égaré, celui qui va à l'encontre de l'opinion unanime de la communauté, touchant le Califat, est accusé d'égarement (...) Les gens de la Tradition et du Consensus aiment les membres de la famille de l'Envoyé de Dieu (...) Ils désavouent les Rafida qui haïssent les compagnons et les insultent, ainsi que les adversaires de la famille du Prophète (...) Ils se taisent sur les litiges qui opposèrent les compagnons, soutenant que les narrations [Athâr] qui mettent en avant leurs méfaits sont pur mensonge ou ont été ajoutées, tronquées, déformées. Et que même lorsque ces narrations sont authentiques, l'on ne peut en vouloir aux compagnons, lesquels fournissaient un effort d'interprétation [Mujtahidûn] qui pouvait être juste ou erroné (...) Les compagnons (...) peuvent, de manière générale, fauter, mais leurs antécédents ainsi que leurs vertus leur font mériter le pardon (...)

   Les gens de la Sunna croient aux prodiges (...)

   Les gens de la Sunna et du Consensus se conforment au modèle de l'Envoyé de Dieu  -paix et bénédiction de Dieu sur lui-  dans leur vie intime comme dans leur vie publique (...) Ils savent que la parole la plus véridique est la Parole de Dieu et que la meilleure direction est celle de Muhammad (...) D'où leur désignation par "les gens du Livre et de la Sunna".

   Ils ont aussi été appelés "Gens du consensus", car le consensus [Jamâ'a] revient à se réunir -et son antonyme c'est la division [Furqa]- même si ce terme désigna par la suite toute assemblée de gens. Le consensus [Ijmâ'] constitue le troisième fondement sur lequel s'appuient la science et la religion (...) Le seul consensus qui existe est celui des pieux prédécesseurs [Salaf Sâlih], car après eux s'amplifièrent et se répandirent dans les rangs de la Communauté les désaccords.

 

   Les gens de la Sounna et du Consensus -en sus de leur foi dans tous les fondements précédents- ordonnent le convenable [Ma'rûf] et interdisent le blâmable [Mounkar] conformément aux prescriptions de la Charî'a. Ils considèrent que l'on est tenu de s'acquitter du pèlerinage et du combat sur la voie de Dieu [Jihâd], d'assister aux prières du vendredi et des fêtes, avec tous les gouverneurs, que ces derniers soient pieux ou pervers. Ils veillent à prendre part à la prière en groupe [Jamâ'ât], pratiquent le devoir de conseiller [Nasîha] la Communauté (...) Ils commandent la patience face à l'épreuve, la gratitude dans l'aisance et l'acceptation du sort [Qadâ]. Ils appellent aux nobles caractères et aux bonnes actions (...) Ils incitent à respecter les liens de parenté même si ses proches parents ne le font pas, à faire preuve de libéralité avec celui qui ne le fait pas avec lui et à pardonner à celui qui lui fait du tort. Ils ordonnent la piété filiale, le respect des liens du sang, le bon voisinage, la bienfaisance envers les orphelins, les indigents, le voyageur de passage et la compassion envers l'esclave. Ils interdisent la vanité, l'injustice et de traiter autrui avec arrogance à bon droit ou non. Ils ordonnent les vertus morales éminentes et interdisent les mauvaises moeurs.

 

   Tout ce qu'ils affirment ou font procède de leur conformité au Livre et à la Sunna. Leur voie est celle de la religion de l'Islam avec laquelle Dieu a envoyé Muhammad -paix et bénédiction de Dieu sur lui. Mais ce dernier a averti sa communauté qu'elle allait se diviser en 73 groupes [firqa], lesquels seraient tous voués au Feu à l'exclusion d'un seul, celui du consensus (...)

Par Ren' - Publié dans : Regard d'Ibn Taymiyya
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