Partager l'article ! Mahométans, Islamisme, Islam : la valse des étiquettes: La culture judéo-chrétienne n'accorde guère d'importance au nom do ...
La culture judéo-chrétienne n'accorde guère d'importance au nom donné aux diverses religions. Ainsi, le
nom "chrétien" n'est pas venu des chrétiens eux-mêmes, mais de l'extérieur : C'est à Antioche que, pour la première fois, le nom de "chrétiens" fut donné aux
disciples (Ac XI, 26). L'origine humaine de cette étiquette, assumée sans complexe dans la Bible, ne freine pas celui qui y voit l'affirmation de ce qui fait le coeur de sa foi,
l'attachement au Christ : "Les bons qui ont vécu selon le Christ seront heureux avec Dieu (...) Je suis chrétien, je m'en fais gloire, et, je l'avoue, tout mon désir est de le
paraître" (Justin, 2e Apologie I, 2
et XIII, 2)
Dans un précédent article, nous avons déjà pu voir grâce à St Sophrone que lorsque
le monde méditerranéen prit conscience de l'existence des musulmans, ceux-ci furent initialement désignés en tant que peuple : Ismaélites, Saracènes, Agarènes... Des auteurs bilingues tels
que Théodore Abû
Qurrah, qui fut évêque en Syrie vers la fin du VIIIe siècle, continueront à désigner le musulman comme
"ho Agarênos" malgré leur bonne connaissance de l'Islam et de son prophète, dont le nom est retranscrit en grec sous la forme "Môameth"
La première traduction latine du Coran, faite au XIIe siècle à l'initiative de l'abbé de cluny, Pierre le Vénérable, parle de l'aide reçue d'un Sarrasin, et
utilise le nom
"Mahumeth" ; ce nom sera à l'origine du "Mahomet" employé dès lors par les auteurs
francophones, ainsi que du qualificatif "mahumétan" dont on commence à trouver des traces au XVIe siècle selon le Trésor de la Langue Française.
Vers la fin du XVIIIe siècle, la "religion mahométane" va commencer à être désignée comme "Islamisme" ; ce terme va se généraliser dans les publications des
orientalistes français. Ce choix dénote un plus grand souci de l'autre que par le passé, puisqu'il reprend le nom utilisé par les musulmans eux-mêmes, nom qui pour eux vient non des hommes mais
de Dieu : Certes, la religion acceptée de Dieu, c'est Al-'Islâm (Coran III, 19) ; Votre père Abraham
vous a déjà nommés Al-Muslimyna (Coran XXII, 78). Il faudra attendre le XXe siècle pour que l'usage du mot "Islam" se généralise dans la langue française, tout comme le
mot issu du persan "musulman" ; l'usage du terme "Islamisme" va évoluer de son côté pour désigner les courants extrémistes de l'Islam.
Nous voilà au final face à l'un de ces mots pièges que nous cherchons à dépister dans cette rubrique :
"islamisme". Ce mot, qui en soit n'était qu'une appropriation par la langue française du terme originel, se voit désormais chargé d'une grande ambivalence ; il n'aura pas le
même sens selon les personnes, ce qui peut toujours être facteur d'incompréhension dans le cadre qui nous préoccupe, celui du dialogue interreligieux.
Il faudrait donc éviter d'utiliser ce terme ; mais alors, que faire ? Tenter de distinguer l'Islam "extrémiste" et l'Islam "modéré" ? Peut-être... Mais voilà :
certains interlocuteurs n'hésiteront alors pas à dire que les "modérés" ne sont en fait que des indécis, critiqués par toute religion : Parce que tu
es tiède, et non froid ou bouillant, Je vais te vomir de Ma bouche ! (Ap III, 16) ; Il en est parmi les gens qui adorent Dieu marginalement
(...) Telle est la perte évidente ! (Coran XXII, 11). Et donc qu'en toute logique ceux que les modérés qualifient d'extrémistes sont en réalité des intégristes, au sens positif du
terme : des croyants se voulant fidèles à l'intégralité de leur religion.
Que faire donc pour éviter cette impasse, tout en maintenant la distinction vitale entre les extrémistes et... les autres ? Certains musulmans n'hésiteront pas à trancher :
"Eux, ce n'est pas le véritable Islam. Le véritable Islam, c'est..." ; mais un non-musulman ne peut être tenu de considérer qu'il existe réellement un "véritable Islam" voulu
par Dieu. Et puis, de quel droit le non-musulman décréterait-il ce qu'est ou non ce "véritable Islam" ?
Une solution nous est cependant fournie par la tradition musulmane elle-même. Le Coran met en garde les chrétiens contre l'exagération (al-Ghuluw) : Ô gens du Livre, n'exagérez pas [taghlû] dans votre religion ! (Coran IV, 171) ; il désigne
également l'Islam comme la voie du juste milieu (al-Wassatiyyah) : Nous avons fait de vous une communauté du juste milieu
['ummatan wasataan] pour que vous soyez témoins aux gens (Coran II, 143)
Nous pouvons ainsi éviter à la fois le terme "islamisme" et la dangereuse dichotomie "modéré/intégriste" en distinguant un "Islam de l'exagération"
d'un "Islam du juste milieu" ; la clarté du dialogue islamo-chrétien a tout à y gagner.
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