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14 septembre 2013 6 14 /09 /septembre /2013 07:03

Amolî   "Taqîya, taqîya !" : tel est le cri quasi incantatoire lancé par tout islamophobe confronté à un avis musulman tranchant par sa modération avec sa vision diabolisante de l'Islam. Telle une formule magique, ce mot permet alors d'éviter la remise en cause d'une vision dogmatique trop étroite pour intégrer toute la complexité de la réalité... Mais face à cet excès, il ne faudrait pas non plus tomber dans le travers inverse et entrer dans le déni : ce terme, taqîya, désigne bel et bien à des réalités juridiques définies par les musulmans eux-mêmes, et l'attitude dénoncée par les islamophobes correspond parfois à des faits réels.

  

   Sans prétendre aujourd'hui exposer tous les aspects de cette question complexe -d'autant plus qu'elle englobe des réalités différentes, entre sunnites et chî'ites, exotérique et ésotérique- nous allons simplement découvrir ce qu'en dit le texte coranique. Et en profiter pour poursuivre notre lecture anachronique des critiques lancées par Epiphane contre les disciples d'Elkasaï, car dans ce cas précis, bien plus que pour la question des serments, nous allons pouvoir constater une convergence entre le Coran et l'enseignement de cette religion aujourd'hui disparue. 

 

   Commençons par le Coran. Dans un passage menaçant les apostats, une exception notable est formulée : Quiconque a renié Dieu après avoir cru -sauf celui qui y a été contraint alors que son coeur demeure plein de la sérénité de la foi- mais ceux qui ouvrent délibérément leur coeur à la mécréance, ceux-là ont sur eux une colère de Dieu et ils ont un châtiment terrible (Coran XVI, 106).

 

   En un autre endroit, un récit coranique met en scène face à Pharaon -archétype coranique du tyran- un égyptien mettant en pratique cette dissimulation : Et Pharaon dit : "Laissez-moi tuer Moïse. Et qu'il appelle son Seigneur ! Je crains qu'il ne change votre religion ou qu'il ne fasse apparaître la corruption sur terre" (...) Et un homme croyant de la famille de Pharaon, qui dissimulait sa foi, dit : "Tuez-vous un homme parce qu'il dit : Mon seigneur est Dieu ? Alors qu'il est venu à vous avec les preuves évidentes de la part de votre Seigneur" (Coran XL, 26.28)

 

   Sans entrer davantage dans les détails, comme annoncé plus haut, tournons-nous donc maintenant vers le coeur de notre sujet du jour : Epiphane. Découvrons sa réaction face à une pratique apparentée enseignée selon lui par Elkasaï : "Et il a introduit d'autres fantasmes présentés comme des révélations. Il enseigna l'hypocrisie : ce ne serait pas un péché s'il arrivait à quelqu'un de se prosterner devant les idoles en un temps de persécutions, tant qu'il ne se prosterne pas dans sa conscience, et de même pour ce que sa bouche peut dire, tant que ce n'est pas dans son cœur. Sans rougir, le fourbe a produit comme témoin Phinée, prêtre de la lignée de Lévi, d'Aaron et de Phinée l'ancien [Nombre XXV] qui -du temps de la captivité de Babylone, sous le règne de Darius- aurait échappé à la mort en se prosternant devant Artémis, à Suse" (Panarion XIX)

 

   Un siècle avant, Eusèbe évoquait déjà cette pratique : "Origène en fait mention dans une homélie aux fidèles sur le psaume quatre-vingt-deuxième ; voici ce qu'il dit : Il est venu au temps présent quelqu'un qui était fier de pouvoir prêcher une doctrine athée et très impie dite des Helkésaïtes, récemment parue dans les églises (...) Elle dit qu'il est indifférent d'abjurer, et que celui qui est prudent, dans la nécessité, reniera de bouche mais non de cœur" (Histoire Ecclésiastique, Livre VI, XXXVIII)

 

   Epiphane va revenir un peu plus loin sur ce sujet : "Et jusqu'où vais-je perdre mon temps à parler de tous les mensonges de ce charlatan contre la vérité, en premier lieu lorsqu'il enseigne le reniement et l'hypocrisie, en déclarant qu'on peut participer aux infâmes sacrifices aux idoles, tromper son auditeur et nier sa propre foi de la bouche sans avoir péché ? Leur mal est incurable, on ne peut les ramener dans la voie droite. Car si la bouche qui confesse la vérité est prête au mensonge, qui aura foi en la sincérité de leur coeur ? La divine Parole le dit précisément lorsqu'elle enseigne, dans l'Esprit Saint, que c'est en croyant du cœur qu'on parvient à la justice, et c'est en confessant de la bouche qu'on parvient au salut [Rm X, 10]"

 

   Voici le passage auquel il se réfère : La parole est près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur. Or, c'est la parole de la foi, que nous prêchons. Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé. Car c'est en croyant du cœur qu'on parvient à la justice, et c'est en confessant de la bouche qu'on parvient au salut, selon ce que dit l'Ecriture : Quiconque croit en lui ne sera point confondu (Rm X, 8-11). Paul s'appuie ici sur un passage également cité par Pierre : Rejetant donc toute malice et toute ruse, la dissimulation, l'envie, et toute médisance (...) Et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle, un saint sacerdoce, afin d'offrir des victimes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus Christ. Car il est dit dans l'Ecriture : Voici, Je mets en Sion une pierre angulaire, choisie, précieuse ; et celui qui croit en elle ne sera point confondu (1P II, 1.5-6). En voici la source dans le livre d'Isaïe : Voici, J'ai mis pour fondement en Sion une pierre, une pierre éprouvée, une pierre angulaire de prix, solidement posée ; celui qui la prendra pour appui ne sera pas confondu. Je ferai de la droiture une règle, et de la justice un niveau ; et la grêle emportera le refuge de la fausseté, et les eaux inonderont l'abri du mensonge (Is XXVIII, 16-17). Comme on peut le constater, l'exigence de sincérité s'y retrouve à chaque fois.

  

   La lettre de Paul que cite Epiphane donne d'ailleurs à lire dans son introduction la déclaration suivante : Je n'ai pas honte de l'Evangile ! (Rm I, 16). Or cette formule n'est pas anodine, puisqu'elle se réfère à cet enseignement du Christ : Quiconque aura honte de moi et de mes paroles, le Fils de l'homme aura honte de lui, quand il viendra dans sa gloire, et dans celle du Père et des saints anges (Lc IX, 26)

 

   Face à cette permanence de l'enseignement des Ecritures, on peut comprendre la virulence de la réaction d'Epiphane face aux enseignements d'Elkasaï... Il aurait sans nul doute réagi de même s'il avait découvert l'enseignement du Coran sur ce point, quelques siècles plus tard.

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commentaires

Ishraqi 26/05/2014 23:33


@Albocicade : il y a un cas célèbre dans l'histoire médieval qui répond à votre question : celui de Maïmonide. Il avait en effet été accusé par un rival, un juriste musulman
nommé Abī'l-'Arab ibn Ma'īsha, d'être un apostat de l'Islam car le prestigieux philosophe aurait été, selon la rumeur, converti de force par les soldats almohades alors qu'il était adolescent.


La juge trancha cependant en faveur de Maïmonide en disant que "l'Islam d'un homme qui a été forcé n'est pas légalement contraignant" et ce type d'apostasie est donc, en théorie, sans
conséquence. On trouve cet anecdote dans le livre "Histoire des philosophes" de l'historien médieval al-Kifti.


Bref, en principe, il semble que le droit musulman classique admette la validité légale de la taqiyya même pour les non-musulmans.

Ren' 27/05/2014 06:22



Merci pour ces précisions !



Blaise 29/09/2013 22:53


Dominique et Janine Sourdel, à l’article « Islam » de leur dictionnaire historique, insistent sur la distinction existant entre imân
et islâm :


« Cette simple notion d’islâm, menant à la confession de foi explicite de la *chahada et à l’accomplissement des devoirs prévus par la *Loi,
s’oppose à la " *foi " ou imân, qui est acceptation intime de la religion. Il peut donc y avoir islâm sans imân : c'est la position des " hypocrites", les
*munâfiqûn qui furent dénoncés à diverses époques, à commencer par l'époque de Muhammad. […] » (SOURDEL Dominique et Janine,
« Islam », Dictionnaire historique de l’islam, Paris Presses Universitaires de France, 1996, p. 407.)


Les *munâfiqûn nous offrent en quelque sorte l’image inverse des musulmans qui dissimulent leur foi.


 


Je viens juste de relire cet article et, vraiment, je suis frappé par la netteté de la symétrie taqîya (dissimulation) / nifaq (hypocrisie).
C'est moi qui écrit nifaq, puisque le vocable utilisé dans le Coran est : « hypocrites », munâfiqûn.

Ren' 30/09/2013 07:00



Merci pour ces éléments de réflexion supplémentaires ; je reviendrai dès que possible sur le passage coranique (XLIX, 14) qui instaure cette distinction entre imân et islâm.



Blaise 29/09/2013 16:03


Si je comprends bien, le for interne du musulman peut, dans certains contextes, ne pas coïncider avec son comportement extérieur sans que cela implique pour
autant une faute quelconque de sa part.


 


 


Du même coup, je fais le rapprochement : ne retrouve-t-on pas le même dédoublement  de la volonté humaine dans la distinction entre imân
 (la foi en Dieu) et islâm  (la soumission à Dieu) ?


 


Autour de ce thème de la dissimulation de la foi, légitime ou non, christianisme et islam divergent dans leur vision même de l'homme.

Ren' 29/09/2013 20:08



Je ne saurais te répondre pour cette notion d'imân et d'islâm - merci au passage pour cette piste de réflexion que je chercherai à explorer à mon habitude sur ce blog - mais
pour ce qui est du point central (la divergence sur la vision de l'homme), nous sommes tout à fait d'accord.



Albocicade 14/09/2013 16:04


Je me rends compte que j'ai mal formulé ma question, ou du moins qu'elle est suceptible d'une lecture de deux points de vue. Je précise : "sera-t-il  considéré par les
musulmans comme un apostat de l'islam (avec ce que cela peut impliquer comme châtiment), ou lui fera-t-on crédit de la jurisprudence de la Takya ?


Je n'abordais absolument pas la question de la "réconciliation" du chrétien dans l'Eglise, qui d'ailleurs dépasse nettement le cadre de la crise donatiste, même si le donatisme fut le point "de
cristalisation" d'une question complexe qui recevait des réponses variées selon les régions de l'Empire.


Pour ce qui est de d'Abu Qurrah, c'est un texte de la collection du diacre Jean qui a déjà été évoqué ici. Il vaut la peine de mesurer la violence de l'attitude du musulman de ce texte, soit qu'il
refuse de répondre à la salutation qui lui a été faite, soit même qu'il prenne le premier la parole ; en imposant la shahada au chrétien de rencontre. (mais je me rends compte que j'ai déjà
mentionné cela à l'époque)

Ren' 14/09/2013 19:59



Rassure-toi, je t'avais bien compris ; simplement, mon souci d'équité m'a poussé, lorsque je rappelais la distance qu'il peut y avoir entre la théorie et la pratique, à signaler que le discours
"chypriote" d'Epiphane n'aurais peut-être pas été exactement le même s'il avait vécu en Afrique du Nord  


Pour ce qui est d'Abu Qurrah (que je recommencerai donc à publier un peu plus tard, j'ai encore 2 ou 3 choses à poster d'Epiphane), tu vois bien qu'il n'était pas inutile de te répéter, puisque
je n'avais moi-même pas fait le lien ! Encore merci.



Albocicade 14/09/2013 11:46


Une petite question... Supposons un homme, un chrétien de Maaloula pour faire dans le récent, menacé de mort s'il ne se convertit pas à l'islam en prononçant la shahada, et que - dans un accès de
crainte devant le canon de fusil braqué sur lui - ce chrétien échappe à la mort en prononçant la fatidique formule, non en y croyant mais à cause de la menace et que par la suite, pleurant sur sa
lacheté et son péché il continue à se rendre à l'Eglise, n'accordant aucun crédit à ses agresseurs et à la religion qu'ils prétendent imposer ; sera-t-il considéré comme un apostat de l'islam, ou
lui fera-t-on crédit de la jurisprudence de la Takya ? Notons au passage que ce cas de tentative de "conversion imposée" est évoqué dans un des textes grecs d'Abu Qurrah.

Ren' 14/09/2013 12:04



Question judicieuse... Il serait intéressant de savoir ce qui est dit en théorie - sachant que celle-ci ne conditionne par forcément la pratique (et l'intransigeance d'Epiphane mériterait
elle-même d'être étudiée en parallèle avec la question concrète des relaps posée par le Donatisme dans l'Afrique du Nord de l'époque, mais on s'écarterait beaucoup trop du sujet de ce blog).


Pour ce qui est du texte d'Abu Qurrah que tu évoques, je veux bien que tu me rafraîchisses la mémoire, ça vaudrait le coup que je le poste dans un mois ^^



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