Mercredi 7 décembre 2011 3 07 /12 /Déc /2011 17:58
   Le cardinal Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, est intervenu jeudi 1er décembre dans un colloque consacré aux chrétiens d'Orient. Voici des extraits de ses propos sur les chrétiens d'Orient et le dialogue islamo-chrétien :
 
   "Le Moyen Orient est massivement musulman, et son islam a connu des périodes fastes (...) Les chrétiens d’Orient y sont minoritaires et tendent à diminuer. Ils ne sont pas des convertis de l’islam. Ils sont, comme je le disais plus haut, les descendants de la première Eglise de Jérusalem (...) Mais ils ont une histoire, une langue et une culture communes avec les musulmans au milieu desquels ils vivent depuis des siècles. C’est pourquoi les relations entre les deux communautés sont traditionnellement bonnes au niveau du dialogue de la vie (...)
   Il y a eu des périodes de cohabitation féconde entre chrétiens et musulmans : Istanbul, Alexandrie, Jérusalem ont longtemps accueilli tous les croyants. Mais quand les empires se sont effondres et que l’unité de mesure est devenue la nation, il y a eu moins de place pour la diversité (...) Depuis Le 16e siècle, le christianisme est devenu minoritaire en Orient, et l’islam, qui avait perdu de son prestige, a récupéré son identité a partir du moment où il a immigré vers l’Europe. S’il y a eu hier une cohabitation entre peuples divers, aujourd’hui encore, chrétiens et musulmans sont contraints par la géographie et par l’histoire à retrouver un mode de vivre ensemble (...) Il faudrait parler d’autres facteurs (...) Je pense évidemment au conflit israélo-palestinien non-résolu, et à la partition de Chypre, à la situation de l’Irak (...)
   Comme on l’a remarqué, la situation des chrétiens dans cette partie du monde peut être évoquée comme suit :
  • un pays ou il est interdit de construire des églises comme l’Arabie saoudite ;
  • des pays ou les chrétiens sont considérés comme non nationaux : le Koweït, les Etats du Golfe, Oman et les États du Maghreb ;
  • les pays ou les chrétiens sont autochtones et les Églises apostoliques : Égypte, Syrie, Irak, Jordanie, Palestine, Turquie ;
  • et enfin l’exception libanaise où le Président de la République est, par un accord tacite, chrétien maronite.
Tout en proclamant que l’islam est la religion de l’État (sauf en Syrie et au Liban), les constitutions de ces pays affirment que tous les citoyens sont égaux devant la loi, sans discrimination de race et de religion (...) La pratique est le plus souvent bien différente.
   On doit souligner qu’
une collaboration confiante s’est développée entre musulmans et chrétiens au niveau de l’éducation, de la santé, de la culture, de l’économie et de la solidarité. Les écoles catholiques sont particulièrement appréciées par de nombreuses familles musulmanes. Il y a des Parlements où les chrétiens sont représentés, bien qu’il leur soit difficile, sinon impossible, d’accéder aux postes de décision politique (...)
   Il faut rappeler que
les conversions de musulmans au christianisme sont pratiquement impossibles. Et dans le cas de mariage mixte, les enfants mineurs sont présumés suivre la religion de leur père. Si la liberté de culte est partout respectée, sauf en Arabie saoudite, et s’il est souvent possible de construire de nouvelles églises, cela n’est pas le cas en Égypte où reste en vigueur une disposition de l’empire ottoman de 1856 qui n’autorise une restauration d’église que sur décret présidentiel.
   Si donc les chrétiens se sentent chez eux dans cette partie du monde, s’ils vivent plus ou moins bien leur foi et leur culture, personnellement et communautairement, ils n’en éprouvent pas moins le sentiment d ‘une certaine précarité, le conflit non-résolu israélo-palestinien et les manifestations d’un islamisme agressif font que beaucoup de chrétiens choisissent l’émigration surtout lorsqu’ils pensent à l’avenir de leurs enfants.

   Les chrétiens d’Orient se sentent toujours considérés comme des citoyens de seconde catégorie. Ils se référent souvent au statut de la «dhimmitude». On comprend alors que ces chrétiens ne soient pas spontanément des enthousiastes du dialogue interreligieux !
   Pourtant, si nous prenons en considération le christianisme, l’islam et le judaïsme, on peut relever que ces trois monothéismes favorisent une pédagogie de la rencontre. Certes nous sommes différents et nous devons nous accepter comme tels.
Mais nous pouvons mettre à la disposition de la société des valeurs communes qui nous inspirent : respect de la vie, sens de la fraternité, dimension religieuse de l’existence. Dans le fond, Juifs, chrétiens et musulmans, nous croyons que chacun de nous est unique. Alors, il me semble qu’il n’est pas impossible de sensibiliser éducateurs et législateurs à l’opportunité de proposer à ces peuples qui vivent depuis toujours ensemble des règles de conduite telles que :

  • le respect des personnes qui cherchent à scruter l’énigme de la condition humaine à la lumière de leur religion ;
  • le sens critique qui permet de choisir la vie ou la mort, le vrai ou le faux ;
  • le souci de la liberté qui suppose une conscience droite, une foi éclairée ;
  • l’acceptation de la pluralité qui nous incite à nous considérer différents, mais égaux en dignité, en refusant toutes les formes d’exclusion, en particulier celles invoquant une religion ou une conviction.

   Si nous pouvions dire tout cela ensemble, il est sûr que nous aurions devant nous un avenir beaucoup plus serein.
   N’est-ce pas au fond ces convictions qui sont à l’origine de ce que l’on appelle le
«printemps arabe» ? Cette jeunesse de certains pays du Maghreb, consciente, cultivée, qui ne supporte plus la dictature, est plus «révoltée» que «révolutionnaire». Elle est en quête de dignité et de liberté,    Il est vrai que les chrétiens d’Orient ont beaucoup souffert depuis qu’ils existent (...) Que peut-on donc faire pour eux ?

   D’abord, les aider à rester sur place. Dieu les a plantés dans cette partie du monde et c’est là qu’ils doivent fleurir. Malgré certains phénomènes de fondamentalisme, la présence chrétienne dans la société arabe joue un rôle positif de facilitateur entre les composantes de cette société et de catalyseur pour la convivialité. Ils jouent aussi le rôle de pont entre l’Orient et l’Occident (...)

   Il faut les visiter, soutenir leurs institutions et travailler à la cause du rétablissement de la justice et de la paix pour qu’advienne une solution rapide du Moyen Orient (...)

   Pratiquer le dialogue entre croyants, c’est être convaincu que nous formons tous une famille, qu’il existe une communauté humaine et un bien universel. Mais c’est aussi s’opposer à la xénophobie, à la fermeture des frontières, aux idéologies qui diffusent la haine. Le dialogue entre cultures et entre croyants n’a pas seulement pour but de mieux se connaître pour éviter les conflits, mais il a aussi pour but de nous aider à élaborer une culture qui permette à tous de vivre dans la dignité et la sécurité.
   Comme certains d’entre vous le savent, j’ai été pendant quelques années en poste à la Nonciature au Liban, de 1975 à 1982. C’est là que j’ai participé pour la première fois à un groupe d’amitié islamo-chrétienne, guide par un jésuite français, Augustin Dupré Latour. Parlant de ces rencontres, il écrivait :
«Croyants de deux religions, nous nous sommes retrouvés, non comme des «sédentaires» satisfaits de ce qu’ils possèdent, mais comme appartenant à la race des «nomades», vivant sous une «tente», des itinérants guides par l’Esprit de Dieu. Nous nous sommes reconnus tout spontanément, non pas comme possédant la vérité divine, mais comme possédés par cette vérité, qui guide, entraine, libère, chacun dans sa ligne propre, plus attaché à sa propre foi» (...)

   Avec les chrétiens d’Orient, les Européens, qui eux aussi sont désormais «condamnés» au dialogue interreligieux dans des sociétés de plus en plus plurielles, il nous faut arriver à un réel sens de l’altérité, accepter nos différences, se réjouir de nombreux terrains de rencontre. Il ne s’agit pas de négocier ou de faire des concessions sur ce que nous croyons. Il ne s’agit pas de convertir l’autre, même si le dialogue interreligieux favorise souvent les conversions. II s’agit de se connaitre pour s’aimer et créer du bonheur autour de soi.

  Soyons nous-mêmes ! Non pour imposer nos convictions, mais pour les proposer. Pèlerins de la vérité au milieu des contradictions de l’histoire, en dépit de nos incohérences, soyons capables par notre générosité, notre douceur et notre persévérance de purifier notre mémoire et notre cœur pour faire en sorte que la sagesse humaine se rencontre avec la sagesse de Dieu" (...)    

Par Ren' - Publié dans : Regard de l'Eglise - Communauté : Dans le sein d'Abraham
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