Partager l'article ! Complot fratricide: Reprenons nos lectures comparées autour de la figure de Joseph. Après avoir vu la rancoeur que celui-ci s ...
Reprenons nos lectures comparées autour de la figure de Joseph. Après avoir vu la rancoeur que celui-ci suscite dans sa famille, venons-en aujourd'hui aux conséquences qu'elle suscite.
Commençons par le récit biblique : Ses frères s'en allèrent à Sichem paître le
troupeau de leur père. Celui-ci dit alors à Joseph : "Tes frères ne sont-ils pas au pâturage à Sichem ? Va, je t'envoie avec eux" (...) Ils le virent de loin. Avant qu'il ne fût près d'eux, ils complotèrent de le faire mourir. Ils se dirent l'un à l'autre : "Voici venir l'homme aux songes. C'est le
moment ! Allez ! Tuons-le et jetons-le dans des fosses. Nous dirons qu'une bête féroce l'a dévoré et nous verrons ce qu'il advient de ses songes !" (...) Or, au moment où Joseph arriva près de ses frères " (...) ils se saisirent de lui (Gn
XXXVII, 12-13.18-20.23.24)
D'une certaine façon, nous avons un acte plus passionnel que prémédité : c'est en voyant apparaître Joseph avec la tunique qui rappelle le favoritisme dont s'est rendu coupable leur
père qu'ils repensent aux songes qui semblent synthétiser tout l'orgueil de leur frère ; et les voilà s'apprêtant à réitérer le meurtre fratricide de Caïn !
Flavius Josèphe, en contant à son tour cette histoire, charge les frères d'une faute plus lourde encore, puisqu'il ajoute cette préméditation absente du récit biblique : "Ils méditent de faire périr le jeune homme et, ayant arrêté ce projet, comme les travaux de la récolte étaient terminés, ils se dirigent vers Sichem, pays excellent pour ses pâturages et pour l'élève du bétail ; là, ils s'occupèrent de leurs troupeaux sans aviser leur père de leur venue dans ce pays. Celui-ci, dans son incertitude, comme personne ne venait des pâturages qui pût lui donner des nouvelles certaines de ses fils, faisait à leur égard les plus inquiétantes conjectures, et, plein d'anxiété, il envoie Joseph vers les troupeaux pour s'informer au sujet de ses frères et lui rapporter ce qu'ils faisaient. Ceux-ci, voyant leur frère arriver vers eux, se réjouirent, non pas de voir un parent, l'envoyé de leur père, mais comme s'il s’agissait d'un ennemi que la volonté divine livrait entre leurs mains ; et ils se mirent en devoir de le faire périr tout de suite, sans laisser échapper l'occasion qui s'offrait" (Flavius Josèphe, Antiquité Judaïque, livre II, chap. II et III)
Le Coran rejoint sur ce point ce récit : "Tuez Joseph ou bien
éloignez-le dans n'importe quel pays, afin que le visage de votre père se tourne exclusivement vers nous, et que vous soyez après cela des gens de bien" (...) Ils dirent : "Ô notre père, qu'as-tu à ne pas te fier à nous au sujet de Joseph ? Nous sommes cependant bien intentionnés à son
égard. Envoie-le demain avec nous faire une promenade et jouer. Et nous veillerons sur lui" Il dit : "Certes, je m'attristerai que vous l'emmeniez ; et je crains que le loup ne
le dévore dans un moment où vous ne ferez pas attention a lui" Ils dirent : "Si le loup le dévore alors que nous sommes nombreux, nous seront vraiment les
perdants" (Coran XII, 9.11-14)
Mais nous voyons que le souci d'Israël pour ses enfants est remplacé par un souci pour le seul Joseph, et que la conversation mise en scène ici le dédouane complètement, tout en
enfonçant les frères dans leur culpabilité à venir, puisqu'ils insistent pour mener leur projet à bien.
Le meurtre n'est cependant pas la seule solution envisagée, puisque nous pouvons lire "ou bien éloignez-le dans n'importe quel pays" ; l'un des frères -anonyme- est d'ailleurs mis en avant pour préciser cette idée : L'un d'eux dit : "Ne tuez pas Joseph, mais jetez-le si vous êtes disposés à agir, au fond du puits afin que quelque caravane le recueille" (Coran XII, 10)
Pour lui trouver un nom dans la tradition islamique, il faut peut-être se tourner vers les Chroniques de Tabarî : "Les fils de Jacob se réunirent pour demander à leur père d'envoyer un jour Joseph avec eux. Or, de tous les fils de Jacob, Juda était le plus décidé. Ses frères lui dirent : Parle à notre père, et demande-lui la permission d'emmener Joseph. Juda répondit : Je lui parlerai, mais promettez-moi que vous ne tuerez point Joseph (...) De tous les fils de Jacob, Juda était celui qui avait le plus d'affection pour Joseph, et il dit à ses frères : Ne le tuez pas. Le lendemain. Juda alla porter de la nourriture à Joseph. et il la descendit dans le puits, afin que Joseph put manger. Juda dit alors à Joseph : Ne t'afflige point, j'inspirerai à nos frères la volonté de te retirer de ce puits et de te rendre à ton premier état"
La Bible développe davantage : Ruben entendit et voulut le délivrer de leur
main : "Ne touchons pas à sa vie" dit-il. Pour le délivrer de leur main et le rendre à son père, Ruben leur dit : "Ne répandez pas le sang, jetez-le dans cette fosse au désert, et ne
portez pas la main sur lui" Or, au moment où Joseph arriva près de ses frères, ils lui ôtèrent sa tunique, la tunique princière qu'il avait sur lui. Ils
se saisirent de lui et le jetèrent dans la fosse ; cette fosse était vide, elle ne contenait pas d'eau. Puis ils s'assirent pour manger. Levant les yeux, ils virent une caravane d'Ismaélites qui
arrivaient du Galaad et dont les chameaux transportaient de la gomme adragante, de la résine et du laudanum pour les importer en Égypte. Juda dit à ses frères
: "Quel profit y aurait-il à tuer notre frère et à cacher son sang ? Allons le vendre aux Ismaélites et ne portons pas la main sur lui, car notre frère, c'est notre chair" Ses
frères l'écoutèrent. Des marchands madianites qui passèrent hissèrent Joseph hors de la fosse et le vendirent pour vingt sicles d'argent aux Ismaélites, qui le menèrent en Égypte
(Gn XXXVII, 21-28)
Juda est bien mentionné, mais moins comme celui qui cherche à épargner son frère que comme celui qui veut en tirer un profit. C'est l'aîné qui selon la Bible cherche
réellement à sauver la vie de son petit frère, "lui, dont l'âge tendre réclame plutôt la pitié et toute notre sollicitude" nous dit Flavius Josèphe en conclusion d'un long discours qu'il met dans la bouche de Ruben.
Le Coran rejoint la Bible pour ce qui est de conter la décision de jeter Joseph dans un puit, et de l'en voir sortir
pour accompagner une caravane. La différence, c'est qu'il n'est nullement question de montrer les frères de Joseph vendant celui-ci : Et
lorsqu'ils l'eurent emmené, et se furent mis d'accord pour le jeter dans les profondeurs invisibles du puits (...) Or, vint une
caravane. Ils envoyèrent leur chercheur d'eau, qui fit descendre son eau. Il dit : "Bonne nouvelle ! Voilà un garçon !" Et ils le dissimulèrent telle
une marchandise... (Coran XII, 15.19)
Nous reviendrons dans un prochain article sur la façon dont Israël va vivre l'annonce de la disparition de son favori...
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