Vendredi 29 mai 2009
   Dans notre réflexion sur le "comment" du dialogue islamo-chrétien, revenons aujourd'hui sur une remarque rapportée par Jean-Marie Gaudel dans son compte-rendu du 1er Forum catholiques musulmans : "Traditionnellement, on parlait du Dâr al-islâm (monde musulman) et du Dâr al-Harb (monde de la guerre). Cette distinction est totalement dépassée, même si les islamistes voudraient y retourner. En notre époque de l’ONU, nous sommes tous dans un monde Dâr al-`ahd (monde de l’entente) et tous nous sommes des «Gens du Livre», qui doivent être respectés pour eux-mêmes. Un autre opina qu’on pourrait dire que ce monde est pour nous le Lieu du témoignage : nous devons témoigner et non faire la guerre"

   On est en droit de supposer que la personne qui est intervenue pour proposer la formule "Lieu du témoignage" n'est autre que Tariq Ramadan, l'un des participants musulmans de cette rencontre et auteur du livre "Dar ash-shahâda : l'Occident, espace du témoignage". Dans ce livre, il présente les débats ayant cours autour de ces deux formules traditionnelles que sont Dâr al-islam et Dâr al-harb, qui sont à ses yeux -comme à ceux de nombreux penseurs musulmans- inadaptées au monde moderne. Il y remet également en cause l'expression Dâr al-'ahd, que Jean-Marie Gaudel traduisait par "monde de l'entente", mais qui signifie plutôt "terre du pacte". Or cette dernière expression n'a de sens que par rapport aux deux autres (ainsi, par exemple, en Coran VIII, 56-57 : ceux-là mêmes avec lesquels tu as fait un pacte ['ahd] et qui chaque fois le rompent, sans aucune crainte, si tu les maîtrises à la guerre [harb], inflige-leur un châtiment exemplaire). On peut donc comprendre le désir de cet intellectuel de choisir une expression plus adaptée à la réalité du monde actuel.

   Tariq Ramadan a pensé utiliser l'expression Dâr al-da'wa, ce que l'on peut traduire par "terre de prédication" ; mais les implications d'une telle expression ne correspondent pas aux exigences d'un dialogue respectueux de l'autre... Laissons un autre intellectuel musulman, le tunisien Mohamed Talbi, nous expliquer pourquoi : "Il faut le répéter sans cesse : dialoguer, c'est découvrir l'autre, le respecter tel qu'il est et comme il veut être, sans le bombarder de la Bonne Nouvelle ou lui présenter la da'wa. Nous devons nous contenter de témoigner par notre choix et notre façon d'être. L'autre reste libre de découvrir la Bonne Nouvelle s'il le veut ou de prêter l'oreille à la da'wa si Dieu ouvre son coeur à l'islam (Coran VI, 125). Tu ne dirigeras pas celui que tu aimes, mais Dieu dirige qui Il veut (Coran XXVIII, 56). Il nous faut vivre ensemble dans l'amour et la concorde, remettant le reste entre Ses mains" (Plaidoyer pour un islam moderne, L'Aube, 2005)

   Comme Mohamed Talbi, Tariq Ramadan va préférer le témoignage à la prédication. Son choix se portera donc finalement sur Dâr al-shahâda, la "terre du témoignage", une expression que nous retrouvons par exemple dans cet article : "La géographie n’est plus et ne peut plus être le critère de distinction entre les espaces islamiques ou non. Il faut changer du tout au tout notre regard sur l’ordre du monde et sa logique. Ici encore, nous avons besoin de vivre une véritable révolution intellectuelle. À l’heure de la mondialisation, ce ne sont plus les espaces géographiques mais les domaines d’activités qui nous permettent d’évaluer la plus ou moins grande proximité avec nos principes et notre éthique de vie. C’est parce qu’au niveau des Constitutions et du droit les pays occidentaux protègent la liberté de conscience, de culte et les prérogatives des citoyens que nous pouvons parler d’espace du témoignage, Dâr ash-shahâda. Partout où ces droits nous sont garantis à travers le monde se matérialise cet espace du témoignage pour la conscience musulmane" 

   L'expression a d'autant plus de poid que la shahâda est le premier pilier de l'islam : c'est le témoignage "par la formulation avec le coeur et l’intelligence" (pour reprendre lune autre formule de Tariq Ramadan) de “J’atteste qu’il n’est de dieu que Dieu et que Muhammad est Son envoyé”. Cet auteur lui donne un sens élargi, riche de possibilités.

   Certains ne manquent alors pas de lui lancer l'accusation de jouer "comme de coutume (...) sur les mots, confondant leur acceptation occidentale et leur compréhension musulmane", partant du principe que "ce qui fait la différence avec la profession de foi dans les autres religions, c'est que cette confession peut se voir associée avec la guerre sainte : un musulman qui y meurt est qualifié de shahid". Ce point de vue, exprimé ici par Catherine Leuchter pour la revue Controverses, est marqué par une défiance a priori ; mais, contrairement à elle, nous nous plaçons ici dans un contexte de dialogue, contexte qui au contraire nécessite comme préalable la confiance réciproque. Notre regard sera donc tout autre
 : là où elle accuse Tariq Ramadan de jouer hypocritement avec les mots, nous pouvons voir la volonté d'un musulman occidental de faire évoluer les concepts traditionnels islamiques vers de nouvelles acceptations qui restent cependant en cohérence avec le Coran : Et aussi Nous avons fait de vous une communauté de justes pour que vous soyez témoins aux gens [shuhada'a `alá an-nasi] comme le Messager sera témoin à vous... (Coran II, 143). Et les chrétiens de répondre alors que -de leur point de vue- ils ont été chargés par le Christ d'une mission identique : Vous serez mes témoins [martures] à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre (Ac I, 8)

  Chrétiens et musulmans, comprenons que l'autre est en droit de se vouloir témoin de la foi qui l'anime. Mais "le plus beau témoignage se révélera à la longue impuissant s’il n’est pas éclairé, justifié -ce que Pierre appelait donner les raisons de son espérance (1 P III, 15)- explicité par une annonce claire, sans équivoque" (Paul VI, Evangelii Nuntiandi, §22) : on ne peut reprocher au croyant qui voit dans sa foi un trésor de vouloir partager avec les autres ! Le tout est alors une question de juste mesure : l'évangélisation/da'wa doit être une question de témoignage authentique, et non de prosélytisme agressif. Et le croyant doit accepter de s'en remettre à Celui en qui il dit avoir foi : Qui sait si Dieu ne leur donnera pas de se convertir pour connaître la vérité ? (2 Tim II, 25) ; Dieu dirige qui Il veut (Coran XXVIII, 56)
Par Ren' - Publié dans : Parole Ouverte
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