Samedi 16 mai 2009
   Reprenons une dernière fois le mythe d'Enki et Ninhursag, en nous arrêtant sur un détail du dialogue que nous avions découvert dans un précédent article : "Qu'est-ce qui te fait mal, mon frère ? - Mes côtes [ti] me font mal ! - Eh bien, je crée pour toi Nin-ti"... Pour soigner la côte d'Enki, Nin-hursag crée la "Dame de la Côte", Nin-Ti. Mais voilà, "les vocabulaires suméro-accadiens donnent pour équivalence du sumérien TI les deux valeurs accadiennes shêlu/côte et halâtu/vivre" (Jean Koenig, L'herméneutique analogique du judaïsme antique, p. 395). Ce qui fait que cette "Dame de la Côte" est aussi la "Dame de la Vie" !

   Or voici ce que nous donne à lire la Bible : Adam appela sa femme du nom d'Eve -c'est-à-dire La Vivante- car c'est elle qui a été la mère de tout vivant (Gn III, 20). Le rapport entre le nom choisi par Adam, Eve [hawwah] et la capacité de la femme à donner la vie [hay] est ici clairement affiché. Relisons maintenant le récit de sa création : Le SEIGNEUR Dieu fit tomber dans une torpeur Adam qui s'endormit ; Il prit l'une de ses côtes et referma les chairs à sa place. Le SEIGNEUR Dieu transforma la côte qu'Il avait prise à Adam en une femme qu'Il lui amena (Gn II, 21-22). Nous retrouvons ici une même origine pour celle qui va être en quelque sorte la Dame de la Vie : une côte ! Le lien présent dans le mythe sumérien a subsisté, même si le changement de langue a fait disparaître son origine.

   Le principe du jeu de mot est cependant clairement attesté dès le verset suivant : Adam s'écria : "Voici cette fois l'os de mes os et la chair de ma chair, celle-ci, on l'appellera femme [isha] car c'est de l'homme [ish] qu'elle a été prise" (Gn II, 23). Et nous le retrouvons dans le nom même d'Adam, qui, avant d'être personnalisé en un seul être, est avant tout un nom générique, désignant l'humanité dans son ensemble (le texte grec de la Septante nous donne d'ailleurs à lire pour les versets 21-22 "le Adam", et non simplement "Adam"). Car ce nom est né lui aussi d'une manipulation du langage : Le SEIGNEUR Dieu modela l'humanité [ha'adam] avec de la poussière du sol [ha'adamah]... (Gn II, 7)


   Tournons-nous maintenant vers le Coran. De la même façon que le lien Côte/Vie demeure dans la Bible tout en ayant perdu sa source étymologique, nous retrouvons maintenant dans le texte arabe le lien Humanité/Poussière sans que le rapport entre le nom "Adam" et son origine ne subsiste : Pour Dieu, Jésus est comme Adam ['Âdama] qu'Il créa de poussière [turâbin] puis Il lui dit : "Sois" ; et il fut (Coran III, 59). Le thème de la femme tirée de l'homme subsiste également, mais l'anecdote de la côte a elle aussi disparue : Ô humains [nâsu] ! Craignez votre Seigneur qui vous a créés d'un seul être, et a créé de celui-ci son épouse [zawjahâ] et qui de ces deux là a fait répandre beaucoup d'hommes [rijâlâan] et de femmes [nisâ'an]... (Coran IV, 1). Mais on peut sans doute s'interroger sur le lien entre les termes arabes utilisés pour désigner les humains et les femmes ?

   Une dernière remarque. Une formulation coranique n'a pas manqué de nous frapper : Pour Dieu, Jésus est comme Adam ['Âdama]... (Coran III, 59). Voilà qui, pour un chrétien, fait forcément penser à ce que nous dit Paul sur Adam, "figure de celui qui devait venir" (Rm V, 14). De qui parle-t-il ? "Comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ (...) Le premier homme, Adam, devint une âme vivante. Le dernier Adam est devenu un esprit vivifiant" (1 Cor XV, 22.45). Qu'il s'agisse de la Bible ou du Coran, Jésus est bel et bien présenté comme le nouvel Adam. Et Marie, celle qui a mis au monde cet "esprit vivifiant", est ainsi devenue pour les chrétiens la nouvelle Eve...
Par Ren' - Publié dans : Légendes des Anciens
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés