Dans un précédent article, nous avons vu Abou Nahla Al’Ajamî faire le choix de "privilégier
l'expression : le Coran dit, alors que les musulmans emploient : Dieu dit dans le Coran".
Nous avons alors entamé une réflexion qui nous a amenés à préférer la formule de Mohamed Talbi : "Voici ce que me dit le Coran". Mais un
problème demeure : en évacuant "le présupposé théiste", n'évacuons-nous pas dans un même mouvement le témoignage du croyant ?
Nous avons déjà affiché notre adhésion à cette définition du dialogue : "Le dialogue est un échange entre
personnes qui se traitent non pas comme adversaires, mais comme partenaires. Le dialogue doit permettre à chacun en découvrant les autres, de mieux comprendre la spécificité de sa foi et de
renforcer sa liberté personnelle". Le P. Henri de La Hougue, à l'origine de cette formule, nous dit un peu plus loin
: "Même s’il existe des rencontres interreligieuses à caractère officiel où les représentants des religions présents engagent davantage les communautés qu’ils représentent, celui qui
dialogue, dans un premier temps, ne doit pas être obnubilé par le soucis de répondre comme il faut. Bien répondre, c’est répondre au niveau de sa propre relation avec Dieu ; il n'y a pas d’autres
intérêts immédiats engagés que celui de pouvoir s’enrichir mutuellement de nos expériences". Ne plus utiliser l'expression "Dieu
dit", n'est-ce pas évacuer "sa propre relation avec Dieu", et donc ne plus répondre "comme il faut" ?
Reste alors la possibilité de dire : "Voilà ce que me/te dit ce qui pour moi/toi est Parole de Dieu". Cette formule ne
nous place pas en détenteurs de la Vérité -position bien orgueilleuse et incompatible avec l'humilité du croyant conscient que Dieu Seul est la Vérité, et que nulle créature ne peut prétendre
détenir Dieu- tout en nous laissant la possibilité de témoigner de notre foi.
Cependant, il faut garder en tête la mise en garde du P. Christian Delorme : "Nous ne mettons pas
toujours les mêmes choses sous les mêmes mots". Voici par exemple la position catholique : "Les paroles de Dieu,
exprimées en langues humaines, ont pris la ressemblance du langage humain, de même que le Verbe du Père éternel, ayant assumé l’infirmité de notre chair, est devenu semblable aux hommes. A
travers toutes les paroles de l’Ecriture Sainte, Dieu ne dit qu’une seule Parole, son Verbe unique en qui Il se dit tout entier (...) La vérité divinement révélée, que contiennent et
présentent les livres de la Sainte Ecriture, y a été consignée sous l’inspiration de l’Esprit Saint (...) En vue de composer ces livres sacrés, Dieu a choisi des hommes auxquels Il eut
recours dans le plein usage de leurs facultés et de leurs moyens, pour que, Lui-même agissant en eux et par eux, ils missent par écrit, en vrais auteurs, tout ce qui était conforme à Son désir,
et cela seulement (...) Cependant, la foi chrétienne n’est pas une religion du Livre. Le christianisme est la religion de la Parole de Dieu, non d’un verbe écrit et muet, mais du Verbe
incarné et vivant. Pour qu’elles ne restent pas lettre morte, il faut que le Christ, Parole éternelle du Dieu vivant, par l’Esprit Saint nous "ouvre l’esprit
à l’intelligence des Ecritures" (Lc XXIV, 45)"
Alors que, du côté musulman, on considère que Dieu fait descendre [anzala] Sa Parole par le biais de l'ange Gabriel
[Jibril > Coran II, 97] sur un messager [Rasûl] qui se voit alors chargé d'une
récitation glorieuse [qur'anun majidun > Coran LXXXV, 21] dont le texte original est préservé dans les Cieux sur la Table Gardée
[al-lawh al-mahfûz > Coran LXXXV, 22] qui est la Mère du Livre [umm al-kitâb >
Coran III, 7]. Les peuples dépositaires de cette révélation sont alors désignés comme ceux à qui le Livre a été donné [al-ladhîn 'ûtû
al-kitâba > Coran III, 19] -en d'autres termes, les Gens du Livre [Ahl al-Kitâb]- par opposition à ceux qui n'ont encore
rien reçu [al-'ummiyin > Coran III, 20]
Quand un musulman ou un chrétien utilise l'expression "Parole de Dieu", il faut donc prendre en compte les nuances de sens dont leurs traditions respectives ont pu
charger cette formule. Mais n'est-ce pas, justement, tout l'enjeu du dialogue que de percevoir ces différences ?
Permettez-moi quelques remarques. Votre définition du dialogue, selon, vos propres dires, s'oppose à celle de débat.Si le but est bien la compréhension mutuelle, il va de soi que l'action qui s'y rapporte doit porter le nom de dialogue. Mais ce but me semble manquer un peu la mission confiée à l'Eglise, d'enseigner toutes les nations.
Il est clair que le débat tel que vous le définissez, ne mènera pas plus loin. La réthorique, c'est le degré zéro de la philosophie. Réfléchir sur la position de notre interlocuteur exige au contraire, d'éviter ces artifices du langage. En ce sens, vous avez raison de préférer le dialogue au débat.
Dieu seul, comme vous le rappelez, est la vérité. En comparaison, nous ne sommes pas très avantagés. Mais la foi nous permet de nous élever autant que faire se peut à l'intellection des vérités révélées. Cette connaissance que nous avons reçu de Dieu, nous avons le devoir (devoir général qui peut même devenir un devoir d'état pour certains) de la partager.Partager sa foi, c'est essayer de convaincre notre interlocuteur des raisons de notre foi, et bien sûr, cela passe avant tout par le respect de l'interlocuteur (la réthorique est irrespectueuse en ce cas). J'emploie à dessein l'expression médiévale 'les raisons de la foi',qui exclue tout rationalisme. En effet, parce que les dogmes de notre foi ne sont pas une pure déduction de la raison, il est vain d'attendre d'un quelconque dialogue argumenté qu'il amène fatalement la conversion de l'interlocuteur. Une fois mis de côté la réthorique,vous aurez parfois les meilleures raisons du monde en fonction de votre intelligence et de votre instruction, mais une fois toutes ces raisons exposées, il restera toujours un résidu inassimilable par l'intellect. C'est pourquoi je pense que la première condition pour l'heureux achèvement du dialogue, est la prière.
Cordialement
Je repense ainsi régulièrement à cette parole de Paul VI : "Il se serait pas inutile que chaque chrétien et chaque évangélisateur approfondisse dans la prière cette pensée : les hommes pourront se sauver aussi par d’autres chemins, grâce à la miséricorde de Dieu, même si nous ne leur annonçons pas l’Evangile ; mais nous, pouvons-nous nous sauver si par négligence, par peur, par honte —ce que St Paul appelait rougir de l’Evangile— ou par suite d’idées fausses nous omettons de l’annoncer ?" (Evangelii Nuntiandi, §80). Et je ne peux que vous rejoindre quant au rôle essentiel de la prière.
Une dernière chose : vous n'êtes pas sans savoir que je n'ai rien d'un érudit. Pourriez-vous m'éclairer sur ce que les penseurs médiévaux entendaient par "raisons de la foi" ?
Pour répondre à votre problématique, "quelle place pour l'annonce dans un dialogue respectueux de l'autre ?", je dirais que précisément, le respect de l'autre consiste à lui annoncer l'Evangile, et non pas simplement à échanger des informations avec courtoisie(même si bien sûr, la courtoisie est élémentaire, cela va de soi).
La plus belle chose que puisse faire un chrétien, c'est peut être de faire d'autres chrétiens. Paul VI rappelle que l'évangélisation est un devoir. C'est un devoir parce que c'est un bien (il est plus facile de se sauver dans la religion catholique que dans une fausse religion, par exemple). Or je ne crois pas que l'on puisse parler de respect de son interlocuteur dans le cas où l'on n'agirait pas en vue de ce bien. Ce n'est pas aimer que de refuser à quelqu'un la possibilité de se convertir. Dieu fasse que ce ne soit pas seulement la crainte de Sa Justice qui nous motive, mais bien l'amour de Lui et des brebis égarées !
Il faut certes insister "à temps et à contretemps" (2 Tim IV, 2), mais Paul ajoute : "toujours avec patience et souci d'enseigner". Comment l'enseignant de métier que je suis pourrait-il ne pas prendre en compte tout ce qu'implique cette précision ?
Un chrétien doit pouvoir affirmer : "Je n'ai pas honte de l'Evangile : il est puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit" (Rm I, 16). Mais il doit toujours rester soucieux de "la juste attitude à l'égard des non-chrétiens (...) avec l'art de répondre à chacun comme il faut" (Col IV, 5.6), "avec douceur et respect, en ayant une bonne conscience" (1 P III, 16)...
Il faut savoir être des Témoins. Et savoir s'en remettre à Celui dont tout dépend, comme vous le rappeliez, et comme le rappelle également l'Apôtre : "Qui sait si Dieu ne leur donnera pas de se convertir pour connaître la vérité ?" (2 Tim II, 25)