Nous nous interrogions il y a peu sur la difficulté qu'il pouvait y avoir à instaurer un dialogue en vérité. Penchons-nous maintenant sur l'un de ces pièges que nos habitudes de langage peuvent nous tendre, qui limite nos tentatives de dialogue sans même que nous nous en
rendions compte. L'orientation choisie sur ce blog va nous amener à citer exclusivement des auteurs musulmans ; mais ce qui va être dit du Coran est également applicable à la Bible.
Entamons notre réflexion par une remarque faite par Abou Nahla Al’Ajamî dans l'introduction
de son récent livre
: "C'est ainsi que par souci de neutralité, nous avons, par exemple, privilégié l'expression : le Coran dit, alors que les musulmans emploient : Dieu dit dans le Coran. Le présupposé théiste d'une telle
formulation nous paraissait préjudiciable à l'objectivité de la lecture". Le but de cet auteur est en effet de "permettre au lecteur de se faire une idée exacte de ce que dit vraiment le
Coran (...) La brieveté voulue des commentaires donne ainsi la parole au Coran tout en laissant au
lecteur son propre champ de réflexion"
Ce souci de la liberté du lecteur est des plus louables. Mais -sans pour autant remettre en question la grande qualité du travail fait par cet auteur- ne peut-on cependant
émettre une petite objection quant au titre choisit ? "Que dit vraiment le Coran"... S'exprimer ainsi, n'est-ce pas, tout de même, proclamer que l'on détient le vrai sens du texte ?
Dans un autre
livre, Soheib Bencheikh va ainsi s'opposer à ce type d'expression, même si elle représente un progrès
notable par rapport à la formule musulmane usuelle, ainsi que le faisait remarquer Abou Nahla Al’Ajamî. Voici ce qu'il écrit : "Que dit ou ne dit pas le Coran ? Personne n'a jamais rencontré
une Bible ou un Coran qui s'exprime par lui-même ! Ce sont toujours des hommes et des femmes qui lisent ces textes avec des compréhensions préétablies, marquées par leur vécu personnel, leurs
préjugés, et leurs aspirations (...) Que l'on se garde donc d'avancer sans cesse que le Coran a
dit que ! Celui-ci, croyez-moi, ne dit jamais rien ! Le Coran a dit que : ce sont les mêmes arguments d'autorité qui alimentent des dictatures,
insolentes et inquisitatrices, depuis toujours. Que le Coran soit l'excuse derrière laquelle se cachent les extrémistes de tout bord n'est pas une nouveauté"
Chacun est en droit d'être convaincu de la justesse du sens qui lui apparaît lors de sa lecture du texte. Mais lorsque l'on veut entrer en dialogue, et donc rencontrer une
vision différente, autant ne pas verrouiller la porte du langage et choisir une expression qui, tout en respectant notre conviction propre, laissera à l'autre une place pour exister...
Choisir de dire : "Le Coran donne à lire" ? En changeant de verbe, nous retrouvons ainsi notre place de lecteur, ce lecteur dont Abou Nahla Al’Ajamî nous rappelait à
juste titre l'existence. Mais pour être parfaitement exacte, cette formule implique alors de lire le texte en question dans sa langue originale... Car toute citation française de la Bible ou du
Coran implique des choix de traduction, et est donc le fruit de la lecture de son traducteur.
Assumons donc tout simplement notre subjectivité. Il s'agit alors de dire, tel Mohamed Talbi dans la préface du livre "Histoires de Mosquées" (Kalima, 2004) : "Voici ce que me dit le Coran". Voici ce que me dit ce texte. Ce qu'il me dit, à moi et à nul autre, parce que mon histoire personnelle est unique et
singulière. Et parce que toi, avec qui je dialogue, tu as également ton histoire, unique et singulière, et que je l'accepte, alors, en disant ceci, j'admets également que ce texte puisse te dire
autre chose.
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