Dans ce blog consacré au regard qu'un catholique peut
avoir sur l'islam, la question du dialogue islamo-chrétien ne peut qu'être essentielle. Mais qu'est-ce que ce dialogue ? Comment le mener ?
Pour prendre conscience des problèmes posés, commençons par cette déclaration récente d'Antoine Sfeir : "Si l’on parle d’un dialogue interreligieux entre le christianisme et l’islam alors nous
sommes dans l’imposture. Ce serait d’ailleurs le même cas dans le judaïsme. Car si nous sommes croyants nous considérons que notre religion est la Vérité. Moi chrétien, je lis Jean où il m’est
dit que Jésus est la voix, le salut, la lumière ; moi musulman, je crois que Mohamed est le sceau des prophètes, qu’il est venu parfaire notre religion et que la vocation de tout être humain est
de se soumettre à Dieu, sens du mot islam ; moi juif à travers la Torah et le Talmud, j’attends le Messie que Yahvé m’a promis. Dans cet ordre d’idées, le dialogue n’existe pas, sinon la volonté
de convertir l’autre à sa «vérité». S’il s’agit de connaître ce à quoi croit l’autre, il s’agit d’un dialogue culturel et non plus religieux (...) Sortons de l’imposture des mots lisses
qui ne fâchent pas et osons affronter un véritable débat culturel qui puisse nous apprendre l’un l’autre à nous connaître l’un l’autre"
Remettons à plus tard les questions posées par
les termes "interreligieux" et "interculturel" ; pour l'heure, retenons cet appel : "Sortons de l’imposture des mots lisses qui ne fâchent pas et osons affronter un
véritable débat" !
De quelle imposture peut-il être question ? Lucide, Hmida Ennaïfer, intellectuel musulman co-fondateur du
GRIC, déclarait en 1997 : "Selon la position des théologiens musulmans classiques, puisque l'islam vénère Jésus et respecte sa mère, on exige, en retour, du christianisme le même
traitement en faveur du Prophète de l'islam. En somme, cela revient à dire que pour que le dialogue s'instaure, il faut devenir musulman ou encore : pour dialoguer, il faut s'islamiser" Or,
pour que le dialogue ne soit pas monologue, pour qu'il y ait réellement rencontre de deux discours différents, il faut pouvoir rester soi-même ; selon la formule d'Henri Quinson, "la clef du dialogue réside donc dans la reconnaissance préalable de l’autre, qui est
forcément différent"
Il faut donc pouvoir tout se dire ; mais doit-on pour autant dire sans précaution ? Voici ce que déclarait en 2004 le P. Benoît Standaert : "Aujourd’hui on voit ressurgir un peu partout,
en notre propre sein comme ailleurs, un discours identitaire fort, assertif, déclaré, sans le moindre souci du point de vue de l’autre. «Si cela leur fait problème, eh ! bien, ça les regarde ! On
a tout de même le droit d’être soi-même !». Levinas a dit : pas de logos sans apologia. Notre prise de parole cache une apologia secrète, apologie pro vita sua. Mais si nous en sommes conscients,
peut-être arriverons-nous à nous présenter en renonçant autant que possible à cette apologie larvée, désireuse de se justifier et de conquérir le point de vue des autres ? Cela reste pour moi du
moins un souci et un critère : exposer ma foi chrétienne ou encore mon identité monastique sans apologétique impliquée. C’est là une position faible, humble, pauvre, me disait un ami sociologue,
et elle n’est de fait pas très prisée aujourd’hui sur le marché des opinions et idéologies à vendre et à acheter"
C'est ce même souci d'humilité que nous retrouvons chez le musulman Tariq Oubrou : "Le fait que certains
fassent l’apologie de leurs religions alors qu’ils sont paradoxalement à mille lieux de leurs principes, tout ceci reste préjudiciable aux religions elles-mêmes. Il vaut mieux dans ce cas rester
dans l’humilité et la discrétion (...) Je reste persuadé que l’on peut tout à fait partager une amitié et une fraternité sincères tout en étant engagé dans un débat théologique profond
sans complaisance sur des problématiques sociétales concrètes communes et mêmes sur des questions théologiques fondamentales. Une fois la confiance installée, rien n’empêche alors de discuter
avec respect les dogmes et les éléments théologiques : les similitudes et les différences entre le christianisme et l’islam, religions elles-mêmes plurielles. La discussion intellectuelle digne
et sereine dans le respect entre théologiens chrétiens et musulmans peut à cet égard s’avérer très féconde pour les deux théologies. Personnellement, je préfère dialoguer avec un théologien
chrétien, un rabbin, un philosophe agnostique ou même athée, qui ont une certaine pertinence dans les idées qu’avec certains théologiens musulmans et imams qui me racontent la même histoire qui
ne me donne pas à penser"
Antoine Sfeir appelait à sortir de "l’imposture des mots lisses" pour entrer dans "un véritable débat" ; mais Tareq Oubrou croit lui-aussi dans la possibilité
d'un "un débat théologique profond sans complaisance". Cependant, il y met un préalable : "une fois la confiance installée" ; et rappelons-nous combien le soin mis à établir cette confiance réciproque fut à l'origine du succès de la rencontre de novembre dernier
!
Alors, quel dialogue ? Nous adopterons ici cette définition proposée par le P. Henri de La Hougue : "Le dialogue est un échange entre personnes qui se traitent non pas
comme adversaires, mais comme partenaires. Le dialogue doit permettre à chacun en découvrant les autres, de mieux comprendre la spécificité de sa foi et de renforcer sa liberté
personnelle"
Dans ce but, il faut accorder toute l'attention nécessaire aux mots employés, afin de ne pas tomber dans ce fameux piège des "mots lisses" dénoncé
avec raison par Antoine Sfeir. Le P. Christian Delorme nous met en garde : "Dès lors qu’on touche aux questions
proprement religieuses, notamment aux questions dogmatiques, il n’est pas facile d’avoir une discussion qui soit juste (...) Nous ne mettons pas toujours les mêmes choses sous les mêmes
mots (...) Et discuter de ces questions si importantes sans risquer de blesser l’autre par nos maladresses de langage ne va pas de soi"
C'est à une réflexion sur ces mots-pièges qu'est donc consacrée cette nouvelle
rubrique que nous ouvrons aujourd'hui.
Je trouve dommage que les vidéos sont souvent orientés et pas totalement neutre (il y a parfois des notifications écrite sur les discours chrétiens afin de les contredire).
Je trouve que les débats sont aussi des choses intéressantes seulement je me demande pourquoi en français il n'y a pas de traductions des débats/conférences souvent originellement anglaise, tandis que les musulmans traduisent des gens comme Deedat, Zakir Naik et pleins d'autres savants.
L'idée d'un dialogue des dogmes est donc totalement absurde, ne le voyez-vous pas ?
Je préfère d'ailleurs le respect mutuel des religions monothéistes entre elles plutôt qu'un dialogue intellectuel qui est le lieu de toutes les haines et mépris cachés sous de bonnes intentions.
1001
La vraie question que vous devriez vous poser est pourquoi les religions veulent-elles dialoguer aujourd'hui, selon des formes qui ne sont pas discutées, selon des objectifs qui ne sont pas clarifiés. Toutes ces inconnues favorisent les projections inconscientes et renforcent les egos de ceux qui se disent les hommes de dialogue. Car ce dialogue n'est qu'une illusion qui cache un mépris dogmatique, au fond bien traditionnel, dans tous les sens.
On ne fait pas d'effort pour dialoguer. Si l'on fait un effort, c'est que ce dialogue est une invention de l'intellect, et donc qu'il n'est pas naturel. En d'autres termes, je dirais que le dialogue interreligieux est un concept creux, "irrelevant" comme on dirait en anglais. La question du dialogue interreligieux ne devrait pas se poser. Dès qu'on la pose, c'est qu'il y a un arrière-plan de conflit, de guerre. Les choses vont avec leur contraire. C'est une vérité très importante à saisir quand on est un homme de Dieu.
C'est dommage que vous ne puissiez voir le dogmatisme inconscient de cette démarche ainsi que sa temporalité extrême.
La démarche religieuse est de s'interroger sur le pourquoi des choses. Et il n'y a pas besoin d'étiquette pour le faire. Je dirai même plus, les étiquettes bloquent la potentialité de la faire. Dans cette illusion de dialogue, vous n'avez pas une étiquette mais vous jouez avec deux : la représentation que vous avez de vous-même en tant que chrétien et la projection que vous avez sur l'autre, le musulman (ce qui ne veut rien dire), représentation que vous avez en tant que chrétien de ce qu'est un musulman (sachant que "un musulman" ne veut rien dire)... On est si loin de ce qui est.
1001
Pour le reste, je demeure fasciné par votre propension à juger l'autre à partir d'étiquettes tout en le mettant en garde dans le même temps contre une telle façon d'agir ; ce qui n'enlève cependant rien à l'intérêt de vos remarques, qui ne manquent pas d'ouvrir de nombreux sujets de réflexion.
Je vous simplement dans une démarche qui, en soi, vous condamne à stagner dans l'intellect, une démarche emprunte des courants du temps. Vous croyez manifestement en cette démarche, et vous n'êtes pas le seul. Vous aurez donc tous les arguments possibles pour vous convaincre qu'il faille poursuivre cette démarche. Mais suivre une telle démarche ne peut pas mécaniquement vous apporter la vérité. Vous souvenez-vous que nous avions commencé par cela ? La recherche de la vérité ?
Le problème des mots est que l'on projette au travers d'eux et donc que ce que je peux dire peut être retourné contre moi, car vous l'aurez compris à l'aide de votre conditionnement.
Vous croyant attaqué dans votre conditionnement, votre ego se rebelle, se justifie, trouve des parades et à son tour, se retourne contre son agresseur, que celui-ci en soit un ou non. Or, je n'en suis pas un.
"Je ne me proclame pas "spécialiste de l'islam", et ce blog n'est pas là pour présenter des conclusions définitives, mais bien une réflexion en cours, prête à évoluer grâce aux commentaires extérieurs" Lorsque vous écrivez cela, vous vous justifiez. Si vous vous justifiez, c'est que vous vous sentez attaqué, c'est que nous sommes dans le conflit (du moins pour vous). Pourquoi ? Parce que j'ai, de votre point de vue, une opinion différente de la vôtre. Mais si je n'avais pas d'opinion ?
Je connais un peu l'islam, assez en tous cas pour vous avertir que parler d'une chose que l'on ne connaît pas peut mener sur les sentiers que l'on ne souhaiterait pas prendre, peut fortifier un ego. Peu importe que vous connaissiez plus ou moins que quiconque, mais dans le débat intellectuel dans lequel vous vous situez, votre dialogue est une concession, un genre d'exercice de style, une parade intellectuelle. Elle est donc intellectuellement très attaquable, elle semble parfois mesquine, souvent fausse et pour le moins très incomplète. Chacun de vos textes est empli de vos a priori.
Je ne vous critique pas en faisant cela, je constate. De plus, en un sens, nous faisons tous cela à divers niveaux. Le fait est que vous vous donnez l'illusion de dialoguer, mais vous ne faites que monologuer (en tous cas, votre ego).
"Suivant votre définition, ma démarche restera donc éternellement "simpliste"..." Mais tout à fait, tout comme la mienne quand je représente les choses afin que vous ayez une autre perspective de ce que vous faites.
"ce qui n'enlève cependant rien à l'intérêt de vos remarques, qui ne manquent pas d'ouvrir de nombreux sujets de réflexion"
Votre problème se situe là. La réflexion ne mène pas à la vérité. C'était la voie du Jnana Yoga si vous connaissez un peu l'hindouisme. Mais de nos jours, la voie de la réflexion est trop difficile. Seule la voie du coeur mène à la vérité.
Et toutes les religions le disent, même si elles ne donnent pas forcément de méthode pour faire taire l'intellect sans user de l'intellect.
1001
Vous appelez "justification" ce qui à mes yeux n'était qu'information, vous estimez que je nous vois "en conflit", alors que je ne cherche qu'à vous comprendre... Le tout en posant des questions qui n'en sont pas, puisque vous vous permettez d'y répondre à ma place, vous engouffrant ainsi dans une logique de plus en plus détachée de la personne réelle avec qui vous échangez pourtant.
Nous nous retrouvons en tous cas en accord sur l'affirmation selon laquelle "le problème des mots est que l'on projette au travers d'eux". C'est ce souci qui m'a amené à initier cette rubrique. Libre à vous d'y voir une démarche vouée à "stagner dans l'intellect" !
J'arrête, pour ma part, là ce "dialogue". Quand vous dites "à la possibilité qu'il y ait des failles dans vos raisonnements eux-mêmes", je vois que vous ne comprenez pas avec le coeur s'entend, mais uniquement avec l'intellect. Vous cherchez à représenter ce que je dis, à y trouver des caractéristiques de ma personne, des défauts de raisonnement, à renverser les choses au moyen d'une rhétorique vielle comme Jésus lui-même de la paille et de la poutre. Dans une discussion intellectuelle, vous êtes efficace, ce qui m'emplit de compassion envers vous car cette "efficacité" est un blocage à la découverte de la vérité. En effet, tous, nous pouvons jouer à la paille et à la poutre dans la stérilité et le conflit. Cela ne fera que solidifier nos egos, ce qui est absurde (en tous cas pour le chercheur de vérité).
Voyez-vous, voici une vérité très difficile à comprendre : la conscience de soi est le conflit. Elle n'est pas un moyen pour le conflit, elle est l'essence du conflit. Et notre dialogue l'illustre. Je vous laisse méditer cela.
Connaissant le contenu de mon coeur, je n'ai donc rien d'autre à vous dire si vous avez lu (et interprété) au delà de mes mots. C'est dommage car je ne pense pas vous avoir fermé la porte. Votre volonté de symétrie entre nous est une projection, je sens que vous ne le réalisez pas.
Si vous voulez vous intéresser à l'islam, alors tentez le soufisme, bien que je ne sois pas très sûr que les sources livresques de ce dernier vous éclaircirons plus que mes propos. Mais, vous aurez en face de vous des textes millénaires qui vous rassureront peut-être.
Une dernière chose, dans la recherche de la vérité, nous devons abandonner notre conditionnement, le voir, l'accepter tel qu'il est et voir les racines des pensées et des sentiments tels qu'ils sont. Cela s'appelle le polissage du coeur. Dès que l'on place des mots sur ces états de vision, on s'égare et on crée aussitôt la confusion. Dans ce polissage du coeur, aucune idole ne doit perdurer : ni celle du Livre, ni celle des institutions autour du Livre, ni celle des autorités vivantes ou mortes, ni celles de nos expériences, etc. C'est un long travail qui réclame que l'on dépasse la surface des bonnes intentions qui ne sont souvent qu'illusions.
Ainsi est le sens de la Jihad, cette guerre sainte qui a tout d'une introspection sans la pensée, sans la dimension du temps, par la vision. La guerre contre l'ego - mais sans l'ego.
J'assume toutes les fautes de cette discussion avortée. J'aurais dû réaliser que vous cherchiez autre chose que la vérité. Je souhaite de tout coeur que Dieu vous guide sur la voie de la vérité.
1001
En tous cas, je vous remercie de cet échange, que je ne manquerai pas de relire, afin de lui accorder le temps de la réflexion qui fit défaut aujourd'hui. Quant à la question du soufisme, c'est en effet un aspect de l'islam qui pour l'instant est absent de ce blog ; mais laissez-moi le temps : je ne manquerai pas d'y revenir.
En lisant cet échange entre vous et 1001 nuits, je constate encore et toujours la difficulté de dialoguer avec des musulmans.
Je les trouve épuisant, décourageant et "tueurs d'espérance", quelque soit leur niveau d'érudition, qui semble élevé dans le cas de 1001 nuits.
Notez comme vous êtes conduits par lui à vous excuser, justifier et faire part de vos limites.
C'est là un procédé classique chez les musulmans, procédé dans lequel je refuse de me laisser enfermer.
Personnellement, j'interroge leurs dogmes, sans complexes, je questionne leur culture dans un débat sans complaisance.
Je veux bien tendre l'autre joue, mais jusqu'à un certain point seulement.
Dialogue ?
Nous n'en sommes pas encore là, nous devons mettre à plat les prémices qui conduiront peut-être vers un dialogue.
Ces prémices supposent une véritable introspection de la part des intellectuels musulmans.
Y en a peu qui y soient prêts.
Et les musulmans ouverts au dialogue existent également, j'ai la chance d'en rencontrer de temps à autre...
Zakaria Boutros est-il un artisan du dialogue selon vous ?
Il se spécialise dans l'Islam mais ne dialogue pas, pourtant il fait état des mêmes arguments qui sont présents dans les "dialogues" inter-religieux de croyants sur internet. De même pour des Cheikh musulmans.
La dialogue inter-religieux lorsqu'il concerne la religion en elle-même est fermé, c'est triste mais c'est une réalité. Chacun reste bien entendu sur ses positions et voudraient que l'autre les comprennentn mais ce dernier ne le peut sinon il n'est plus un adepte de sa foi. C'est une impasse.
Après le dialogue entre croyants de religions différentes sur des sujets généraux; offrant chacun de nous le point de vue islamique et chrétien, peut se révéler constructif mais n'entre pas dans la catégorie du dialogue inter-religieux je pense.
Quant aux échanges islamo-chrétiens sur internet, ils sont rarement de l'ordre du dialogue, car nos écrans d'ordinateur nous font aisément oublier les êtres humains qui sont derrières... La confiance est donc bien rare, et les débats sombrent d'autant plus rapidement dans la violence verbale.
Je ne partage cependant pas votre pessimisme quant aux discussions théologiques. Peut-être parce que j'ai la chance de connaître, dans la vie réelle, de véritables artisans du dialogue ?